Ce sont les péripéties de la guerre de Trente Ans qui ont conduit les de Rosen à s'enraciner en Alsace dans le bailliage de Herrenstein Drossenheim et dans la seigneurie de Bollwiller. Comme la plupart des guerres, celle-ci avait pour origine un prétexte : la fameuse défenestration de Prague du 23 mai 1618 et l'élection de l'électeur palatin Frédric V comme roi protestant de Bohême. Mais il faut plutôt chercher la cause de ce conflit dans la volonté expansionniste du Danemark, de la Suède et de la France de Louis XIII et de Richelieu, cette dernière se sentant menacée d'encerclement par les possessions habsbourgeoises. Ou encore dans la quête d'indépendance des princes protestants allemands et dans l'obstination des empereurs à vouloir porter le flambeau de la Contre-Réforme. Le 9 juillet 1609 Rodolphe II, dans sa lettre de Majesté (Majestätsbrief), avait accordé la tolérance aux protestants mais ses successeurs Mathias 1er et surtout Ferdinand II ont tout fait pour restreindre leurs libertés. La guerre de Trente Ans va alors aussi se transformer en guerre de religion entre les princes protestants allemands (Frédric V du Palatinat, Jean-Georges 1er de Saxe, Maurice de Hesse-Cassel, Christian de Brunswick, Joachim-Ernest de Brandebourg, Jean-Frédéric de Wurtemberg et le margrave Jean-Georges de Brandebourg) et les Habsbourg.
Le 8 novembre 1620 l'armée de Frédéric V, le roi d'un hiver (Winterkönig), va être défaite près de Prague, à la bataille de la Montagne Blache, par l'armée impériale commandée par Tilly. Ernest de Mansfeld, un général de l'électeur palatin, va envahir et piller la Basse-Alsace mais sera contraint de se replier dans les Provinces Unies. Le roi luthérien du Danemark Christian IV, appelé par les princes protestants allemands, entre alors en campagne mais sera battu par Tilly et Wallenstein. Le véritable tournant va être l'entrée en guerre du roi de Suède Gustave-Adolphe et surtout l'alliance de Bärwalde, signée le 23 janvier 1631, où la France s'engagera à verser 1,5 millions de livres tournois par an, qui vont permettre le recrutement d'un grand nombre de mercenaires. Lors du débarquement des troupes suédoises en Poméranie en juin 1630 l'armée était composée 13000 hommes dont un tiers de mercenaires, au début de 1632 elle atteindra 120 000 hommes par le recrutement de mercenaires suisses, allemands, écossais ou anglais et parmi eux seulement 12 % environ étaient suédois ou d'origine balte.
L'origine de la Maison de Rosen
La maison de Rosen est originaire de Bohême mais certaines branches de la famille se sont établies en Pologne, en Livonie et en Suède. Elle choisit d'abord pour armoiries un écu d'azur à trois roses d'argent d'où le nom die Rosen. En 1237, à l'époque de la fusion des chevaliers Porte-Glaive avec l'ordre Teutonique, Waldemar de Rosen s'installa en Livonie et pour se distinguer prit pour armoiries un écu d'or à trois roses de gueule. Cette lignée s'établit dans les environs de la ville de Riga et notamment dans les châteaux de Gross-Roop et de Klein-Roop.
Au service du royaume de Suède
Renaud (Reinhold) de Gross-Roop et ses deux frères, Jean et Valdemar se mirent au service du roi de Suède Gustave-Adolphe dès leur plus jeune âge. D'abord page à la cour, Renaud entra dans la garde royale avec ses frères puis devint lieutenant dans la Finische Reiterei, capitaine de cavalerie et commandant du régiment de la garde royale (Alt Rosen) qui prit part à la bataille de Lützen du 16 novembre 1632 où périt Gustave Adolphe.
Le chancelier suédois Axel Oxenstierna, régent pour la jeune reine Christine, pour éviter la dispersion des forces, organisa la Ligue de Heilbronn en avril 1633. Le commandement militaire sera alors partagé entre son gendre le maréchal Gustav Horn et le duc allemand Bernard de Saxe Weimar, héros de Lützen, qui exigea des compensations territoriales pour poursuivre le combat. Il se vit attribuer le duché de Franconie. La coalition protestante va alors de fracturer entre une armée fidèle au royaume de Suéde et une armée principalement utilisée pour permettre à Bernard de Saxe Weimar de consolider ses états, qualifiée d'armée Weimarienne. En novembre 1633, les Weimariens s'emparent de Ratisbonne (Regensburg). Ce succès sera de courte durée car les impériaux avec l'appoint des troupes espagnoles, vont remporter une bataille décisive à Nördlingen les 5 et 6 septembre 1634 et contraindre l'armée protestante à se replier sur le Rhin. L'armée de Horn sera défaite et lui-même sera capturé tandis que Bernard va être obligé de battre en retraite vers le Rhin et d'abandonner ses conquêtes territoriales. Les princes allemands entameront alors des négociations qui aboutiront à la Paix de Prague le 30 mai de 1635.
Après la bataille de Lützen, Renaud de Rosen avec son régiment de cavalerie se mit au service de Bernard de Saxe Weimar. Il prit part à la défaite de la coalition protestante à Nördlingen, organisa la retraite sur le Rhin et on le retrouvera à la prise de la forteresse de Brisach, commandée par Jean Henri de Reinach, en décembre 1638. Il devint un des quatre directeurs-généraux de l'armée Weimarienne avec Jean Louis de Erlach, Georges Christophe de Taupadel et le comte de Nassau-Idstein. Mais la défaite de Nördlingen va provoquer l'intervention directe de la France et la confrontation des intérêts français avec les ambitions territoriales du duc Bernard de Saxe Weimar. Sa mort prématurée le 18 juillet 1639 à l'âge de 34 ans va rebattre à nouveau les cartes dans cette guerre riche en rebondissements mais aussi faire naître des rumeurs d'empoisonnement.
Au service de la France
Bien qu'étant attachés à la religion réformée, Jean Louis d'Erlach, gouverneur de la ville de Brisach, et Renaud de Rosen vont négocier avec Richelieu le passage des troupes Weimariennes sous la bannière du royaume de France et conclure le traité de Brisach du 9 octobre 1639. Cette négociation va permettre d'intégrer progressivement ces régiments, considérés comme des unités d'élite, dans l'armée française, mais aussi d'assurer le paiement de la solde et d'attribuer à leurs commandants d'importantes faveurs. C'est ainsi que d'Erlach sera confirmé dans son poste de gouverneur de Brisach, naturalisé et nommé au grade de lieutenant-général avec une pension annuelle de 20 000 livres et de Rosen sera nommé au grade de lieutenant-général, naturalisé et obtiendra une pension annuelle de 12 000 livres. Les autres directeurs-généraux obtiendront des faveurs analogues.
Les troupes Weimariennes conserveront leurs officiers mais vont passer sous les commandements du duc de Longeville, du maréchal de Guébriant et à partir de 1643 du vicomte de Turenne. Ils joueront un rôle important dans les dernières batailles de la guerre de Trente Ans comme Fribourg, Nördlingen et Zusmarshausen et resteront fidèles à la couronne de France après les traités de Westphalie. En 1647, alors que Turenne reçut l'ordre de déplacer les troupes Weimariennes vers la Flandre et le Luxembourg celles-ci vont entrer en rébellion et réclameront des arriérés de solde. De Rosen est soupçonné d'encourager la révolte, est arrêté et conduit sous escorte à Nancy puis au château de Vincennes où il va rester enfermé près de deux ans. C'est après les traités de Westphalie et grâce à l'intervention de la reine Christine de Suède qu'il va finalement être libéré en 1649. Sous la Fronde, de Rosen restera fidèle à la couronne alors que Turenne sera tenté par les frondeurs avant de se réconcilier à nouveau avec Mazarin et Anne d'Autriche.
De condottiere à seigneur alsacien
L'intervention de Renaud de Rosen, qui jouissait d'un grand prestige auprès de l'armée, était déterminante et il se verra aussi récompensé par l'attribution de la seigneurie de Bollwiller-Zillisheim et la reconnaissance de l'acquisition de la seigneurie de Herrenstein-Dossenheim. La seigneurie de Bollwiller appartenait alors aux Fugger suite au mariage, en 1616, de Jean Ernest de Fugger avec l'héritière Marguerite de Bollwiller. Confisqués, ces biens firent l'objet d'une donation royale officialisée en 1649. Plus tard, en 1680, son gendre Conrad de Rosen versera une somme de 11 300 livres aux comtes de Fugger en échange de l'abandon de toute revendication sur ces terres.
Après la guerre de Trente Ans, la ville de Strasbourg se trouvant fortement endettée, Renaud de Rosen profita de l'occasion pour acheter en 1651 la seigneurie de Herrenstein-Dossenheim près de Neuwiller-lès-Saverne. Cet ancien fief était détenu par l'évêché de Metz avant de passer sous le contrôle des de Lichtenberg puis de la ville de Strasbourg. Il se fit aménager à Dettwiller un manoir plus confortable que l'ancien château de Herrenstein et s'appliqua à favoriser le redressement économique de la région après le désastre et la dépopulation liés à la guerre. Sur le ban de Dettwiller il va fonder le village de Rosenwiller et pour le peupler fera principalement appel à des ressortissants suisses calvinistes. C'est dans le village paisible de Dettwiller en Basse-Alsace qu'il va terminer ses jours après une vie aventureuse, plusieurs blessures, et deux séjours en captivité. Le 18 décembre 1667 il s'éteindra, à l'âge de 63 ans et sera inhumé dans le chœur de l'église Saint-Jacques-le-Majeur où ont peut encore aujourd'hui voir sa dalle funéraire.
La succession familiale
Les frères de Renaud de Rosen, Jean et Waldemar, participèrent eux aussi aux péripéties de la guerre de Trente Ans. Pour distinguer le régiment de Renaud, qualifié de Alt Rosen, celui de Jean fut dénommé Jung Rosen. Après être passé sous le commandement de Bernard de Saxe Weimar, à l'instar de son frère, Jean va rejoindre l'armée française et restera fidèle à la couronne sous la Fronde. Il trouvera la mort à la bataille de Rethel et sera inhumé à l'église protestante de Colmar. Il s'était marié en 1637 avec la fille de Louis de Choiseul, baron de Beaupré. Waldemar, qui fut tué à Thann en 1638, semble avoir joué un rôle plus subalterne et est d'ailleurs souvent confondu avec un cousin qui portait le même prénom.
Renaud était marié trois fois, la première épouse n'est pas connue des historiens, la deuxième, Anne Maguerite de Epp, était issue d'une famille noble de Westphalie et la troisième, qu'il a épousée peu avant sa mort, s'appelait Justine de Gernitz. De sa seconde union naquirent trois filles dont Marie-Sophie qui épousa le 3 février 1660 Conrad de Rosen, de la branche de Rosen Klein-Roop. Ils vont hériter des possessions alsaciennes de Renaud de Rosen et seront à l'origine de la lignée alsacienne de la Maison de Rosen.
Un bâton de maréchal qui vaut bien une messe
Neveu de Renaud de Rosen et troisième fils de Fabian de Rosen, Conrad eut une enfance turbulente et abandonna le collège de Riga pour suivre un régiment de cavalerie de passage. Il poursuivit sa carrière à Stockholm en intégrant les gardes de la reine Chrisine qui favorisa d'ailleurs son évasion après qu'il eut tué en duel un capitaine. Il rejoignit Renaud de Rosen mais s'engagea d'abord comme simple cavalier dans le régiment étranger du comte de Brinon. Ayant fait ses preuves, il sera intégré au régiment de Renaud de Rosen où il va connaître un progression rapide et devenir capitaine en 1656. Au siège de Valenciennes (1656), victoire remportée par les troupes de Condé (alors du côté de Frondeurs) et de don Juan d'Autriche sur les troupes de Turenne, il se distingua en capturant un lieutenant colonel ennemi. Il s'illustra ensuite et sera blessé en 1658 lors de la bataille des Dunes, victoire française qui conduira à la Paix des Pyrénées en 1659.
Le régiment Alt Rosen étant dissout après la mort de Renaud en 1667, Conrad leva un nouveau régiment de cavalerie et participa activement à la guerre de Hollande et notamment à la bataille de Seneffe et aux sièges de Cambrai, de Gand et d'Ypres où son engagement lui vaut plusieurs blessures. Sous les ordres du maréchal de Créquy il jouera un rôle décisif dans la campagne d'Allemagne à Minden le 21 juin 1679 et lors du passage de la Weser.
En 1681, Conrad de Rosen abjura la foi protestante et se convertit au catholicisme, sans doute par calcul pour plaire au roi, mais il ne persécutera jamais ses anciens coreligionnaires sur ses terres alsaciennes et favorisera par contre la construction d'un temple à Rosenwiller ainsi que le principe du simultaneum. Par contre il participera à la répression des protestants et aux dragonnades dans le Languedoc et le 24 août 1688 il fut promu lieutenant général des armées du Roi et envoyé par Louis XIV en Irlande pour soutenir Jacque II Stuart dans sa quête du trône face à Guillaume d'Orange. Rosen se retrouva alors confronté à une guerre civile et religieuse. Son action brutale sur le terrain, et notamment au cours du siège de Derry, sera désavouée par Jacques Stuart et ses alliés anglais et irlandais. Rappelé en France, il deviendra mestre de camp général de la cavalerie et participera à la bataille de Neerwinden où son fils aîné Georges-Christophe trouva la mort ainsi que son gendre Meinrad de Planta. Le 14 janvier 1703, Louis XIV l’éleva à la dignité de maréchal de France.
C'est le 3 août 1715, quelques semaines avant Louis XIV dont il a été un fidèle serviteur, que Conrad s'éteignit en son manoir de Bollwiller. Saint-Simon dira de lui : - Grand homme sec, qui sentait le reître, et qui aurait fait peur au coin d'un bois, avec une jambe arquée d'un coup de
canon -.
De l'Alsace à la Franche-Comté
En 1680, Conrad de Rosen acheta aux Fugger, qui se désengagèrent de leurs possessions alsaciennes suite à l'annexion, la seigneurie de Masevaux pour 56 600 livres et fit édifier en centre-ville une résidence au lieu-dit Capplerhof du nom de la cour seigneuriale d'un ancien bailli des comtes de Ferrette. De son mariage avec Marie Sophie de Rosen vont naître 10 enfants : Renaud-Charles, l'aîné, qui va épouser Marie Béatrice Octavie de Grammont, Marie Sophie qui épousa Meinrad de Planta mort à Neerwinden, Georges Christophe tué également à Neerwinden, Anne Jeanne qui va épouser Nicolas-Frédéric de Rothenbourg originaire de Silésie, quatre filles qui vont se destiner à la vie religieuse et les autres enfants sont décédés en bas âge.
La seigneurie de Masevaux sera confiée au comte Nicolas Frédéric de Rothenbourg en même temps que le commandement du régiment de cavalerie qui prendra le nom de Rothenbourg et son fils, Conrad Alexandre, brillant diplomate héritera plus tard de ces biens ainsi que de la seigneurie de Rougemont. Cette seigneurie n'était pas concernée par la donation faite par Louis XIV à Mazarin après les traités de Westphalie et fut attribuée à Hubert Nicolas de Reinach puis au marquis d'Huxelles et enfin à Conrad Alexandre de Rosen. C'est Nicolas-Frédéric qui va obtenir en 1686, par lettre patente, l'autorisation d'installer un haut fourneau et une forge à fer au lieu-dit Schmelze et en confier l'affermage au maître de forge Jean Henri Anthès. La dalle funéraire de Nicolas Frédéric et de son épouse est visible dans le transept de l'église paroissiale Saint Martin de Masevaux.
Renaud Charles héritera des titres et charges de son père, Il sera élevé au grade de lieutenant général et obtiendra de Louis XV l'érection de la baronnie de Bollwiller en marquisat. Par son mariage il va entrer en possession du comté de Grammont, de différents fiefs en Haute-Saône et fera bâtir à Bollwiller un manoir qui portera plus tard le nom d'Argenson. Son fils, Anne Armand de Rosen poursuivit la tradition militaire de la Maison. Par son mariage avec Jeanne Octavie de Vaudrey il scellera encore davantage l'ancrage de la famille en Franche-Comté. C'est avec le fils d'Anne Armand et de Jeanne Octavie, Eugène Octave, colonel dans l'armée de Wurtemberg, qui décéda à 37 ans sans héritiers, que va s'éteindre la lignée mâle des de Rosen. L'héritage va passer à la lignée féminine et c'est Sophie de Rosen, née en 1764 qui épousa en 1779 en première noce Charles Louis Victor de Broglie, guillotiné en 1794, et en deuxième noce en 1796 René Marie de Voyer d'Argenson, qui va devenir l'héritière universelle avant la Révolution.
Bruno Meistermann
11/01/26
Reproduction : dalle funéraire de Renaud de Rosen à Dettwiller.
Bibliographie indicative :
La famille de Rosen en Alsace et en Franche-Comté : Société d'Histoire et d'Archéologie de Saverne et Environs : Paul Gerber : 1878
La Conquête de l'Alsace : Jean-Pierre Kintz : 2017
Notice sur la famille de Rosen : Ernest Lehr : 1865
Turenne et le lieutenant général Reinhold de Rosen : A. M. P. Ingold : 1905
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