La sentinelle qui arpentait le chemin de ronde, aménagé au sommet des courtines, avait une vue imprenable sur la ville de Colmar, la plaine d'Alsace, le Kaiserstuhl, la Forêt Noire et l'entrée du Val Saint-Grégoire. De nos jours, le promeneur qui visite ces lieux peut encore lui emboîter le pas et, par beau temps, profiter de ce panorama incomparable.
De la construction d'une forteresse qui va devenir pomme de discorde
Le site sur lequel se dresse la forteresse, à près de 630 m d'altitude, a déjà été été occupé à l'âge de bronze (1300 à 750 av. JC) comme en témoignent les découvertes faites lors de fouilles effectuées entre 1966 et 1973. Alors que cette position dominante pourrait laisser penser à une ancienne présence celte ou romaine force est de constater qu'il n'y-a-pas de preuve formelle qui permette de l'affirmer.
Siegfried de Gundolsheim, Schultheiss impérial de Colmar et successeur de Jean Roesselmann, est à l'origine de la construction du château en 1279, avec l'accord de Rodolphe de Habsbourg élu roi des romains à Francfort le 1er octobre 1273. Après avoir obtenu des privilèges pour sa ville, il doit faire face à un soulèvement des bourgeois, soucieux de leur autonomie, qu'il réprima avec une grande sévérité. Le château, perché sur la colline qui domine la ville, va alors devenir un symbole d'oppression du Schultheiss sur sa ville.
Nous sommes à une époque où, après la période qualifiée de Grand Interrègne, le nouveau roi des romains chercha à installer son autorité sur le royaume. Pour cela il nomma son neveu Otton IV de Ochsenstein Statthalter, ou autorité suprême, littéralement qui tient lieu, c'est-à-dire qui est mandaté par le roi pour l'Alsace et le Brisgau et qui va démettre Siegfried de Gundolsheim. Ce dernier a-t-il commis un abus de pouvoir ou Rodolphe a-t-il saisi une opportunité pour s'emparer de la seigneurie, la question reste ouverte. Toujours est-il que le 6 décembre 1281 une alliance entre les bourgeois de Colmar et les troupes d'Otton de Ochsenstein s'empara de la forteresse. Cet épisode est donc le résultat de tensions accumulées entre une ville soucieuse de préserver ses privilèges et son autonomie, un roi cherchant à établir son autorité et à accroître ses possessions et la détermination d'un seigneur local ambitieux qui outrepassa vraisemblablement ses prérogatives. D'après la chronique de Thann de Malachie Tschamser, Siegfried de Gundolsheim sera assassiné un peu plus tard par un certain Susingus, homme de main des seigneurs de Girsberg.
La seigneurie du Hohlandsberg
Le château va alors devenir une possession des Habsbourg, sera inféodé à leurs vassaux comme les de Kaysersberg ou les de Nordgassen et occupé par une garnison somme toute assez réduite. Au 14e siècle déjà, il va servir surtout de poste d'observation avec un rôle militaire réduit. Il va devenir aussi le centre d'une seigneurie comprenant une partie de la ville d'Ammerschwihr, Ingersheim, Katzenthal avec le Wineck, Kientzheim, Logelheim, une partie de Niedermorschwihr, Sigolsheim, une partie de Wintzenheim et une partie de Turckheim. La seigneurie du Hohlandsberg va être engagée par les Habsbourg aux comtes de Ferrette (1303 à 1324), aux de Hus et passer enfin aux de Rappoltstein à partir de 1363. Le siège administratif de la seigneurie et la résidence du bailli vont finir par s'établir à Kientzheim à partir de cette date.
L'avènement des de Lupfen
En 1398 le seigneur Jean de Lupfen, issu d'une famille aristocratique originaire du sud de la Forêt Noire, détentrice du Landgraviat de Stühlingen, épousa Herzlaude de Rappoltstein. Par sa mère Ursula de Hohenberg, petite fille du comte Ulrich de Ferrette, il était lié par le sang aux archiducs d'Autriche et leur fidèle vassal. Herzlaude de Rappoltstein, veuve de Henri de Saarwerden, lui apporta en dot ses droits sur plusieurs seigneuries en Alsace, dont celle du Hohnack ainsi que le gage sur la seigneurie du Hohlandsberg. Le duc Léopold IV d'Autriche, Landgrave en charge de l'administration de l'Autriche Antéreure (Vorlande), a favorisé ce mariage et a inclus dans la corbeille de la mariée les droits sur la ville de Bergheim. Son frère Frédéric IV, qui lui a succédé dans le Landgraviat en 1406, va transformer le gage sur la seigneurie du Hohlandsberg en fief. Cette manœuvre des archiducs d'Autriche, destinée à s'attirer les faveurs d'un vassal au détriment de l'influence locale des Rappoltstein, a été très mal perçue par Maximin 1er de Rappoltstein et ses frères, cousins d'Herzlaude, et contraindra d'ailleurs, plus tard, Eberhard, le fils de Jean de Lupfen à abandonner les droits sur la seigneurie du Hohnack au profit des Rappolstein. En 1422 il participa à l'assassinat de Jean-Guillaume de Girsberg en compagnie de Maximin I de Rappolstein dans son château de Ribeauvillé. En 1431 il établit sa résidence à Kientzheim et pour sa protection entoura la cité de remparts.
Eberhard va prendre en charge la gestion de la seigneurie à la mort de son père mais, décédé en 1441, c'est son frère Jean II qui va lui succéder à la suite d'un partage. Si les villages appartenant à la seigneurie avaient souffert lors de l'invasion des Armagnacs en 1444, le siège de la seigneurie et le château du Hohlandsbourg, semblent avoir été préservés. Jean aurait même facilité le passage des Armagnacs en Alsace après la bataille de Bâle. Ce ne sont d'ailleurs pas les nobles, vassaux des Habsbourg, qui vont s'élever en premier contre cette invasion, également voulue par Frédéric III, mais ce sont les villes comme Strasbourg et la Décapole alliées au comte palatin Louis IV, à l'évêque de Strasbourg Robert de Bavière, et aux seigneurs de Lützelstein et de Lichtenberg. Jean II de Lupfen se signala encore par plusieurs actes de brigandage comme en 1449 où il dévalisa des marchands genevois. Il jouera aussi un rôle important dans les conflits qui opposeront les villes impériales soucieuses de préserver leur indépendance aux seigneurs désireux de préserver leurs ressources assurés par la perception des droits féodaux. C'est ainsi qu'en 1466, alors qu'il avait des droits sur une fraction de Turckheim, il pénétra dans la ville pour la saccager et faire prisonnier plusieurs bourgeois pour les rançonner. C'est à Sigolsheim que ses troupes, retranchées dans l'église et le cimetière, furent défaites par celles de Frédéric le palatin et des villes de la Décapole. Après cet assaut, la statue de la Vierge et celle de Saint Jean furent transférées à la Chapelle Félix et Régule de Kientzheim, et de nombreux témoins attestèrent avoir vu la Vierge en pleurs ; ce miracle fut à l'origine d'un pèlerinage. Il participa aussi au conflit appelé Guerre de Six Deniers qui opposa la République de Mulhouse alliée à Berne et Soleure et qui s'est soldée par la défaite des féodaux. On va le retrouver également au siège de l'Ortenbourg par les troupes du bailli Pierre de Hagenbach en 1470 et, en 1473, il offrit l'hospitalité à Charles le Téméraire de passage en Alsace dans son château de Kientzheim. Une plaque apposée au-dessus de l'entrée marque encore aujourd'hui cet événement.
Après la mort de Jean II, son frère Sigmund lui succéda (1486-1494) puis, après un partage des biens son fils Sigmund II, engagiste de Thann à partir de 1502, qui exerça les fonctions de obrister Feldhauptmann (capitaine général) de l'Autriche Antérieure. A ce titre il commanda le contingent levé par la diète d'Ensisheim lors des guerres d'Italie. En 1524, dans son fief de Stühlingen, il fut exposé à la révolte des Paysans qui va aussi embraser l'Alsace. Son fils Georg puis son petit-fils Joachim lui succédèrent, ce dernier décéda en 1562. Les descendants, en difficulté financières, vendirent alors seigneurie à Lazard de Schwendi en 1563.
Un enfant illégitime qui devient chef de guerre et diplomate du Saint-Empire
Lazard de Schwendi a connu une ascension fulgurante, né à Mittelbiberach en 1522 de Ruland de Schwendi et d'une servante nommée Appolonia Wenken, il va devenir chef de guerre et diplomate au service de Charles Quint et de Maximilien II, grâce au testament de son père qui confia la tutelle de son fils, après sa mort, à la ville de Memmingen. Cet acte va lui permettre d'être légitimé par Charles Quint à l'âge de deux ans et de faire plus tard des études à l'université de Bâle et de Strasbourg, foyers de la Réforme et de l'Humanisme. Fidèle serviteur de l'empereur, il ne reniera jamais la foi catholique mais son action sera toutefois guidée par une certaine tolérance à l'égard de la foi réformée.
En 1547 il participa à la guerre de Smalkalde, captura à Wissembourg et fit exécuter le chef mercenaire Sébastien Volgelsberger et à la suite de l'abdication de Charles Quint, entra au service de Philippe II d'Espagne. En 1557 il va encore prendre part à la victoire espagnole de Saint-Quentin et se distingua à la bataille de Gravelines mais, en opposition avec la politique espagnole menée aux Pays-Bas, il retourna au service de Maximilien II. Il participa en tant que commandant suprême des troupes impériales à la guerre austro-turque où ils se distingua lors de la prise de Tokaj et de la forteresse de Mukatchevo. Ces exploits vont donner naissance à la légende qui veut que Lazare de Schwendi ait importé le Tokay en Alsace, comme semble l'attester la statue de Bartholdi devant l'Ancienne Douane de Colmar. Cette histoire est toutefois infondée puisque le cépage en question existait déjà en Alsace.
Lazare de Schwendi va être élevé au rang de baron en 1568 et poursuivre une carrière de diplomate au service de l'Empire. En 1573 il est nommé bailli de Kaysersberg, fonction qu'il exercera jusqu'à sa mort. Il ne négligea pas ses propres territoires, propriétaire de la ville de Triberg et du château de Kirchhofen, il va acquérir le gage de la seigneurie de Burckheim en 1560 et la seigneurie du Hohlandsberg en 1563. Il fit agrandir l'ancien château médiéval des Lupfen à Kientzheim pour en faire une belle demeure seigneuriale et adapter la vieille forteresse de Hohlandsbourg aux exigences nouvelles de l'artillerie.
Schwendi va encore s'imposer comme médiateur dans le différend qui opposait l'abbaye Saint-Grégoire à la ville et à la communauté de Munster gagnées par le protestantisme. Le traité signé à Kientzheim le 19 mars 1575, célébré par une fontaine érigée sur la place du marché à Munster, va reconnaître la liberté confessionnelle et apaiser les tensions. Lazare de Schwendi avait épousé en première noce Anne Boecklin de Boecklinsau d'une ancienne famille noble de Strasbourg dont il eut un fils nommé Jean Guillaume. Après la mort de sa femme en 1571, il épousa Eléonore de Zimmern de noblesse souabe et de confession protestante. Atteint par la goutte, il va s'éteindre le 28 mai 1583 en son château de Kirchhofen et sera inhumé à Kientzheim. Les pierres tombales de Lazare et de son fils sont visibles, encore aujourd'hui, à côté du chœur, dans la nef de l'église ND des Douleurs à Kientzheim.
De forteresse militaire à attraction touristique
Après la mort de Lazare de Schwendi il faut distinguer le sort réservé au Hohlandsbourg de celui de la seigneurie du Hohlandsberg. En 1633 les Suédois s'emparèrent et saccagèrent la place forte et peu après les Français, sur injonction du cardinal de Richelieu, procédèrent à sa démolition. La ruine va devenir propriété publique, sera transférée au département du Haut-Rhin et classée monument historique en 1840. Le département, à l'initiative de Henri Goetschy président du Conseil Général, va engager à partir de 1986 un vaste programme de restauration qui, compte tenu du coût des travaux, entraînera bien des controverses. Aujourd'hui elle est exploitée en régie par la Communauté Européenne d'Alsace et représente, avec la route des Cinq Châteaux, un atout touristique majeur de la Moyenne Alsace.
Du fief impérial à l'inféodation à la française
La seigneurie restera un fief impérial transmis aux héritiers de Lazare de Schwendi, son fils Jean Guillaume et Hélène Éléonore, la fille unique de celui-ci, qui épousa le comte Jacques Louis de Furstenberg général bavarois qui combattit notamment aux côtés de Tilly pendant la guerre de Trente Ans. Après la mort de son mari en 1627, la veuve épousa le baron Philippe Nicolas von der Leyen en 1633.
Après la guerre de Trente Ans (1618-1648) et le Traité de Westphalie, les biens des Habsbourg et de l'Empire seront incorporés au royaume de France et Louis XIV inféoda la seigneurie au général Joseph de Montclar. A la mort de ce dernier en 1693 , la seigneurie sera transmise à son gendre, le marquis de Claude Hyacinthe de Rebé neveu de Claude de Rebé archevêque de Narbonne. Après sa mort prématurée, par décret royal, c'est sa veuve Marie Thérèse de Montclar qui entra en possession de la seigneurie. Leur fille, Marie Josephe, épousa Claude Leonor du Maine marquis du Bourg, fils du maréchal Léonor Marie du Maine du Bourg.
Le marché de dupes conclu entre Louis XIV et le Magistrat de Colmar
La marquise de Rebe et son gendre le marquis du Bourg décidèrent de vendre la seigneurie avec l'autorisation suprême du roi. Louis XIV et ses conseillers profitèrent de l'occasion pour élaborer le stratagème suivant : le roi achète la seigneurie pour 60 000 livres et l'échange contre le domaine Saint-Pierre propriété de la ville de Colmar qui, ensuite, sera transféré au Chapitre de Strasbourg contre mise à disposition, pour les jésuites, du Bruderhof pour l'installation d'un collège. La ville de Colmar devait avancer les fonds contre la promesse d'un remboursement avec intérêts. Elle devait aussi prendre en charge les frais liés à la transaction ainsi que d'autres frais annexes. Cet échange, du domaine de Saint-Pierre contre la seigneurie était inégal car les revenus de Saint-Pierre étaient quatre fois supérieurs. Malgré cela le Magistrat de Colmar accepta la transaction sous la contrainte et ne verra jamais réapparaître les 60 000 livres dans les comptes de la ville. L'opération sera solennellement finalisée le 31 décembre 1714 à Kientzheim.
Après la Révolution et la suppression des féodalités la ville de Colmar introduisit une requête en annulation auprès du Tribunal du District qui rendit un arrêt favorable à la ville le 19 mars 1793. La ville de Colmar va à nouveau entrer en possession du domaine de Saint-Pierre et la seigneurie fit retour à l'Etat. En 1821, la Caisse de Garantie et d'Amortissement procéda à l'adjudication des biens de la seigneurie et les acquéreurs furent Moyse Dreyfus de Ribeauvillé et Meyer Baer Manheimer d'Uffholtz pour 30 716 francs.
Bruno Meistermann
Bibliographie indicative :
Destins de la Hohlandsbourg : Auguste Scherlen : Société d'histoire de Wintzenheim : Annuaire 1999
Die Landvögte des Elsass 1273 bis 1308 : Joseph Becker : Bulletin de la Société pour la Conservation de Monuments Historiques 1906
Note sur les seigneurs successifs du Hohlandsberg : Revue d'Alsace 1900 : A. I. Ingold
Souvenirs de Kientzheim : Philippe Monnier 1888
Découvrir et comprendre le château du Hohlandsbourg : Jean-Luc Eichenlaub.- 2018.
Le château de Hohlandsbourg / Christian Wilsdorf, Paul Eschbach.- Ed. Coprur, 2008
Landisperch castrum sculteti columbarium. Le noyau originel du château du Hohlandsbourg (1279-1281) dans Châteaux forts d’Alsace : Jacky Koch.
Ein Handel Ludwigs XIV mit der Stadt Colmar : Revue Nouvelle d'Alsace-Lorraine 1884 : H. Pfannenschmid
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