Munster, le Val Saint-Grégoire et son abbaye

 

L'abbaye bénédictine de Munster

 

 

C'est aux alentours de l'année 634 que le pieux Oswald, un élève de Grégoire le Grand1, conduisit quelques moines de Rome à travers les Alpes afin d'apporter la bonne parole du Christ aux populations païennes de Germanie. Leur chemin les mena d'abord en Lorraine, passait ensuite par d'étroits sentiers qui longent les falaises du Honeck avant d'atteindre cette vallée sauvage, envahie par les forêts. Dans cette vallée perdue ne vivaient que des ours, des aurochs, des sangliers et des loups ; sans trace d'une quelconque présence humaine. D'après la légende, Jules César, lorsqu'il a séjourné en Alsace, aurait chassé l'auroch dans la vallée de Munster.

 

Oswald avec ses compagnons s'arrêta dans une vallée encaissée nommée « Schweinsbach »2 en référence aux sangliers. Ils se construisirent des huttes rudimentaires et élevèrent une chapelle qui fut détruite à la Révolution. A son emplacement se trouve maintenant le « Meierhof »3 qui date de l'époque du monastère et à proximité, on pouvait encore voir, dans les années quarante, les ruines de la premère église. Ce « Meierhof » était encore en 1793 un bien propre du presbytère.

 

Oswald qui était vraisemblablement d'origine irlandaise s'installa ensuite avec ses compagnons à la confluence des deux petits ruisseaux : l'Ampfersbach et celui qui descend de Soultzeren. L'emplacement où ils installèrent leurs huttes et une chapelle s'appelle encore aujourd'hui « Kirchbühl » que les gens de la vallée nomment le « Kilbel »4. Un village se développa par la suite à cet endroit ; celui-ci est déjà mentionné dans un acte en l'an 817. C'est à cause de ces immigrants en provenance d'une terre lointaine qu'il porta le nom de « Schottenweiler5 ». C'est l'origine du village actuel de Stosswihr.

 

A cette époque, on appelait écossais tous les missionnaires en provenance de la Grande Bretagne, y compris les Irlandais, Oswald s'éteignit déjà en 642. Une montagne située en face du « Kirchbühl » rappelle encore au promeneur la mémoire de ce missionnaire qui prêcha l'évangile dans cette vallée vosgienne : le «Moenchberg »6 ; en gravissant cette montagne on atteint les première pentes du massif du Hohneck.

 

Les compagnons d'Oswald ne restèrent pas longtemps dans ce fond de vallée. Déjà en l'an 660, nous les trouvons à un autre endroit, à proximité de la confluence de la grande et de la petite Fecht. C'est là qu'ils construisirent un monastère dédié au pape Grégoire le Grand et y vécurent en observant la règle Saint Benoit. Ils fondèrent ainsi le célèbre monastère du Val Saint-Grégoire. Munster vient du latin « Monasterium » et Val Saint-Grégoire permet de distinguer le val de Munster des autres vallées qui portent le même nom (3 en Suisse et 1 en Forêt Noire).

 

Les moines suivirent la règle de Benoit de Nurcie, originaire d'Italie, auteur de la règle monastique du monde occidental. Pour échapper à la vie dépravée de ses camarades il quitta la maison familiale à Rome pour vivre une vie d'ermite. Il fonda le célèbre couvent de Monte Cassino dans le sud de l'Italie qui devint la maison mère de tous les monastères de l'Ordre. Il mourut en 543 et a rédigé en 529 ses règles qui régissent les conditions de la vie monacale : la persévérance, le retrait du monde et l'obéissance à l'ordre. La vie des moines, placés dans chaque monastère sous l'autorité d'un abbé qu'ils appellent père, est partagée chaque jour en sept services religieux et un travail assidu. La règle d'or est la prière et le travail. Chaque monastère doit vivre en autarcie et produire ce qui est nécessaire à la vie du corps et de l'esprit. Même des enfants pauvres doivent être instruits et préparés à la vie monacale. L'ordre des bénédictins était longtemps un bienfait pour l'Europe car les abbayes bénédictines, nombreuses aussi en Alsace, étaient des lieux de formation spirituelle et de diffusion du christianisme. Mais vers la fin elles ont dégénéré jusqu'à être sécularisées.

 

Dans la nouvelle abbaye de Munster la règle bénédictine devait être valorisée ; ce qui était le cas durant les premiers siècles de son existence. C'est sous les rois francs qu'elle atteignit son âge d'or. Le roi franc Childéric II, qui séjourna souvent dans ses métairies en Alsace, surtout à Marlenheim, venait de temps en temps dans la vallée giboyeuse de Saint Grégoire. Il était alors hébergé au monastère accueillant de Munster. Le 4 mars 673 il fit une donation de terres et de forêts situées du côté de Muntzenheim près de Colmar et d'Ohnenheim près de Sélestat. L'acte de donation existe toujours.

 

La renommée de l'abbaye était telle qu'en l'espace d'un siècle pas moins de 6 abbés accédèrent au siège épiscopal de Strasbourg : Ansolad (693-710), Justus (710-712), Maximin II (712-720), Heddo (734-776), Remigius (777-783) et Rachion (783-815). D'après une vieille chronique, Dagobert II, avant sa retraite, aurait fait don à l'abbaye de Munster de sa couronne, de son épée et de son sceptre. L'abbé avait le droit, quand il disait la messe, de porter la couronne pendant que deux servants portaient respectivement l'épée et le sceptre durant l'office. Nous n'allons pas discuter de la véracité de ce fait historique mais ce qui est sûr c'est qu'au siècle dernier une couronne en argent faisait partie du trésor du monastère,

 

Même Charlemagne, qui a visité plusieurs fois la vallée de Munster pour la chasse, tenait le monastère en haute estime et son fils, Louis le débonnaire, confirma dans un acte de 823 les droits et libéralités dont bénéficiait l'abbaye et fit aussi quelques donations : des forêts situées près de Colmar et une métairie à Metzeral dans la grande vallée. En 826, depuis son palais d'Ingelheim qui se trouvait sur une île située sur le Rhin proche de Mayence, et en accord avec son fils Lothaire, il confirma à nouveaux les droits de l'abbaye, l'exonéra de toutes charges et impôts et l'autorisa à élire librement l'abbé, ce qui représentait à cette époque un grand privilège. Enfin, en l'an 843, l'empereur Lothaire autorisa l'abbé Berthold de Munster à s'approvisionner en sel à Marsal en Lorraine, en exemption de droits.

 

En l'an 856, Lothaire II autorisa l'abbaye de Munster à exercer certaines actions de justice sur son territoire. Enfin, vers la fin du 9ème siècle, en l'an 896, le duc de Lorraine Zwentibold fit plusieurs nouvelles donations au monastère. L'acte de donation est caractéristique car, pour la première fois, il est fait mention de Turckheim (Thüringheim), de Wihr-au-Val (Bonifaziusweiler) et de Muhlbach (Melis). Ces différents actes sont aujourd'hui encore disponibles en tant qu'originaux ou de copies.

 

En l'an 1068 on construisit une chapelle à Mulbach dont la surface représentait environ le quart de l'église actuelle. Celle-ci fut dédiée à Saint Bartolomé et inaugurée par l'évêque Berenger de Bâle.

 

A la fin du 12ème siècle, d'après la chronique de Daniel Specklin, chronique malheureusement disparue dans l'incendie du Temple Neuf (1870), un terrible fléau frappa toute l'Alsace. La peste toucha aussi les habitants de la vallée de Munster. D'après la légende, presque toute la population, peu nombreuse à l'époque, périt. Lorsque l'épidémie prit fin, les charbonniers repeuplèrent la vallée et s'installèrent près de Luttenbach.

 

Un gigantesque incendie ravagea l'abbaye le 4 mars 1182 et l'abbatiale, pour l'essentiel en bois, fut détruit par les flammes. Heureusement les documents et actes importants ont pu être sauvés.

 

Au 13ème siècle le monastère participa à l'érection de l'église Saint-Martin de Colmar. Nous avons déjà fait allusion aux donations de Louis-le-Débonnaire. L'empereur avait fait don de la dîme collectée dans la région de Colmar à l'abbé Gottfried de Munster. Pour assurer la collecte, l'abbaye fit construire une maison qui servait de siège à des moines de Munster. On appela cette maison la cour dîmière de Munster. Accolée à cette maison, on construisit une chapelle où les bénédictins assuraient l'office. Cette chapelle est l'origine de l'église Saint-Martin. Après l'extension de cette chapelle, l'abbé du monastère de Munster obtint le droit de nommer le premier curé. Lorsque Colmar, petit à petit, accéda au statut de ville et bénéficia de droits impériaux, les bourgeois de la cité décidèrent de transformer la chapelle qui devenait trop petite. L'abbé de Munster, Frédéric II leur prêta main forte.

 

Avec l'accord de l'évêque de Bâle7, Henri comte de Thun, l'église Saint-Martin devint collégiale (Stiftskirche). Le chapitre était composé à l'origine de chanoines qui élisaient leur prieur, celui-ci devint ainsi le curé de Colmar, confirmé et intronisé par l'abbé de Munster. En plus, l'abbé avait le droit de nommer un des chanoines. Une fois par an, l'abbé avait le droit d'entrer dans Colmar en compagnie d'une suite de 12 cavaliers et de célébrer la grand-messe. Le chapitre devait subvenir à ses besoins et à ceux de sa suite. En contrepartie, la bourgeoisie de Colmar allait chaque année en procession festive dans le val Saint-Grégoire. De son côté, l'abbé était tenu à inviter les chanoines à un repas. En outre, les chanoines devaient offrir à l'abbé un cochon à Noël et pour 5 shillings de poissons à la Saint Grégoire.

 

Ces arrangements, conclus en 1237, prouvent l'influence de l'abbaye bénédictine du val Saint-Grégoire. Mais quelques dizaines d'années plus tard, en 1261, un seigneur de Geroldseck8 s'installa sur le Schlossberg, à un quart d'heure du monastère, pour contrôler l'accès à la vallée. Il construisit une forteresse du nom de Schwarzenburg au grand dam des moines du monastère. L'abbé Gebhard protesta contre cette vilenie ; c'est en vain.qu'il se rendit en grande pompe avec ses compagnons en procession à la Schwarzenburg pour adoucir le cœur dur de ce chevalier. L'abbé dut s'incliner devant la force. Les sires de Geroldseck contrôlèrent même la pêche et causèrent d'importants dommages à l'église.

 

Le monastère va s'appauvrir suite à l'épidémie de la peste noire (1348) et à l'invasion des grandes compagnies9 (1356) ; d'ailleurs toute la vallée en a souffert. Il va en être ainsi durant le siècle suivant ; en 1444 l'Alsace a été envahie, à plusieurs reprises, par les hordes d'Armagnacs10 appelés « armen Gecken » qui étaient aussi des mercenaires désœuvrés et qui ont mis la région à feu et à sang. Puis ce fut la guerre contre les Bourguignons11 qui a propagé le malheur et appauvri la population. Les effets de ces événements touchèrent aussi le moines du couvent qui ont été contraints, en ces temps difficiles, de renoncer à un partie de la dîme et des prélèvements.

 

Toutefois, la misère et les tribulations de cette période rapprochèrent encore plus les populations de la vallée de Dieu. C'est justement pendant cette période que deux nouvelles églises furent érigées dans le val Saint-Grégoire. A notre connaissance, l'église de Muhlbach fut construite en 1068, et pendant cette période on procéda à son agrandissement par l'adjonction d'un chœur dédié à Sainte Catherine. En1463, à Soultzeren12, dans la petite vallée, fut inaugurée une église en bois dédiée à Saint Benoît. L'abbé de Munster, Rodolphe de Laubgass a donné son autorisation sous la condition que les offices célébrés ne portent pas préjudice à l'abbaye. En 1450, un ermite s'installa sur une hauteur entre Metzeral et Sondernach, au lieu-dit Emm, pour y vivre une vie humble et bénie de Dieu. Après sa mort, dans l'ermitage resté désert, un pieux marcaire fit lire parfois une messe par un moine de l'abbaye. Ces offices devinrent plus réguliers et en 1500, on construisit une chapelle et la messe fut célébrée par un servant de l'église de Muhlbach. Cette chapelle fut dédiée à Saint Valentin et le chœur, construit en 1550 à Sainte Barbe.

 

L'Emm, d’après une vieille légende dont la vraisemblance est douteuse, porte le nom de la princesse Emma, la fille de Charlemagne. Outre ces constructions, l'abbaye elle-même fut à cette époque rénovée et agrandie. La vie religieuse s'est donc développée dans la grande et la petite vallée autour de l'abbaye et des 4 églises plus petites : Ampfersbach, Soulltzeren, Muhlbach et Emm.

 

Mais le peuple s'éveillait à de nouvelles quêtes de spiritualité, à une lecture plus pure de l'évangile et l'église de Rome ne savait pas répondre à ces aspirations des croyants. Seule une réforme fondamentale semblait nécessaire. Mais avant d'évoquer comment cette entreprise de Dieu a gagné la vallée, il est nécessaire de jeter un regard sur la vie dans la vallée et l'organisation des ressortissants.

 

Histoires anciennes de la ville de Munster

 

Les deux villages les plus anciens de la vallée sont Stosswihr dans la petite vallée et Metzeral dans la grande vallée. A l'origine, ces deux villages étaient des métairies de l'abbaye de Munster mentionnées dans des actes datant du 8ème et du 9ème siècle. Le nom de Stosswihr vient de « Schottenweiller », village des écossais, en référence aux premiers colons originaires d'Ecosse et d'Irlande, pays d'où sont originaires les premiers moines bénédictins. Cette version gagne en vraisemblance si on prend en considération les noms de familles ayant des terminaisons irlandaises qui existent encore aujourd'hui et qu'on ne voit pas ailleurs en Alsace comme Wodey, Währey, Mägey, Lamey, Hadey, Haberey, Näff, Iltis. La terminaison ey renvoit à l'Irlande13. Les noms de lieux aussi sont d'origines celtiques comme « Sonderna », « Mittla » ou « Wormsa ».

 

C'est autour de l'abbaye que se développa, petit à petit, la ville de Munster à partir du 8ème siècle. Les habitants étaient à l'origine des serfs au service de l'abbaye. Des immigrants s'installèrent aussi progressivement dans la vallée et y construisirent leurs habitations dans le fond de vallée et ses premiers contreforts. Ils étaient attirés par la sécurité qu'offrait la vallée : une protection contre les invasions répétées de la plaine et une séparation du duché de Lorraine par les falaises abruptes de la Schlucht. D'autre part ils bénéficiaient d'avantages substantiels : l'attribution de terres, certaines libéralités comme des droits sur la forêt et les pâturages, l'utilisation des biens communs et des impôts réduits. La vallée attirait aussi des artisans, non loin de la chapelle d'Ampfersbach, les moines exploitèrent une mine d'argent, aujourd’hui disparue mais dont restent les appellations « Silberwald »14 et « Schmelzwasen »15, c'est-à-dire le pré où, dans des huttes, on fondait l'argent pour ôter les impuretés.

 

C'est ainsi que neuf villages se développèrent dans la vallée de Munster dont les habitants dépendaient du monastère ; le dixième étant la ville de Munster. Ce n'est qu'au 13ème siècle que la mention de ville apparaît. En ce temps là les empereurs ne détenaient qu'un tiers des revenus, le deux autres tiers revenaient à l'abbaye. En 1235, l'abbé Frédéric II, pour s'assurer la protection de l'empereur, lui céda ses deux tiers sous la condition que tous les biens appartenant à l'abbaye resteraient exempts d'impôt. L'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, neveu du grand Frédéric Barberousse, accepta la proposition et en guise de remerciement éleva l'abbaye au rang de fondation d'empire avec siège et voix aux diètes impériales. Mais comme il avait aussi l'intention d'amoindrir l'influence des religieux et de favoriser celle des villes il conféra ces droits aussi à la ville de Munster qu'il éleva au rang de ville impériale. Ce décret va libérer la ville de l'influence de l'abbaye et jeter les bases des libertés civiles. A partir de ce moment l'influence séculière de l'abbaye va décliner et celle de la ville va se développer. L'abbaye et la ville étaient placées sur un pied d'égalité. Les clés de la cité, qui étaient jusque là accrochées dans la chambre de l'abbé et sans l'autorisation duquel on ne pouvait pas ouvrir ou fermer les portes de la ville, étaient dorénavant remis au conseil de la ville. Les tours et les remparts n'étaient plus protégés par des mercenaires à la solde de l'abbaye mais jalousement gardés par des citoyens en arme.

Le sentiment de faire partie d'une communauté, ardemment éprise de liberté, se développait dans l'esprit des citoyens qui n'aspiraient qu'à secouer le joug de la crosse abbatiale. Cette libération allait intervenir après d'âpres combats. Déjà en 1354 l'empereur Charles IV éleva la ville de Munster au rang de ville impériale au même tire que Colmar ou Sélestat. Cette constitution qui comporte 46 articles est encore disponible dans les archives de la ville. Munster adhéra aussi la même année à la Décapole16.

L'importance de la ville ne cessa de grandir et en 1550, la bourgeoisie fit construire, à la mairie décorée de l'aigle impérial, la salle du conseil, appelée « Herrenstube » où allaient se tenir les séances du conseil de la ville et de la vallée. Car ce n'est pas que la ville mais aussi les neufs villages de la vallée qui revendiquaient ces droits et libéralités. Les villages les plus importants étaient Muhlbach, Breitenbach, Metzeral, Sondernach, Stosswihr et Soultzeren. Les villages de moindre importance étaient Eschbach, Luttenbach et Hohrod. Chacun de ces neufs villages était lié à la ville et possédait un « Schultheiss »17 et un receveur chargé de prélever la dîme et disposait des mêmes droits que la ville. En fait, il s'agissait, en association avec la ville, d'un petit état libre au sein du Saint Empire Romain Germanique.

 

Le conseil de la ville de Munster était composé de 17 membres : un « Reichsvogt »18, deux bourgeois élus par les citoyens « Bürgermeister »19, trois représentants du monastère, quatre assesseurs désignés par la ville, six représentants des grands villages et un représentant des petits villages. Le 1er janvier de chaque année le Bürgermeister en exercice remettait sa fonction à l'autre qui le remplaçait. Les citoyens de la ville étaient divisés en 4 corporations (« Zunft »). Chaque corporation nommait deux présidents.

 

Le Conseil ne pouvait pas décider d'instaurer de nouveaux impôts sans l'autorisation de l'abbé. S'il y avait un différent il appartenait au Conseil de Colmar de l'aplanir. En temps de guerre, la ville et la vallée de Munster devaient livrer à l'empereur douze cavaliers ou 48 florins par mois et en temps de paix ils payaient 25 florins par an au Trésor.

 

C'est ainsi que la ville de Munster accéda peu à peu à l'honneur, à la dignité, à la puissance et au respect. Jetons encore un regard en arrière sur l'histoire des siècles oubliés et relatons les faits marquants qui se sont déroulés dans la ville et la vallée pour former une sorte de chronique historique de la vallée à l'intention du lecteur.

 

Au début du 12ème siècle, une dame de Schwarzenbourg fit ériger devant les remparts une chapelle dédiée à Saint Léger. Celle-ci fut agrandie par la suite. La chapelle devint le chœur de la future église. Cette nouvelle église va servir de lieu de culte après l'incendie qui frappa l'abbatiale en 1182.

En 1260 l'abbé Gerhard demanda au pape Alexandre IV que cette église paroissiale soit unie au monastère. Ce qui advint cinq années plus tard, en 1265 par l'entremise de Henri II évêque de Bâle. C'est en 1262 que le val Saint-Grégoire devint dépendance de l'évêché de Bâle. Ceci entraîna une visite impromptue et inamicale du comte Rodolphe de Habsbourg 11 ans plus tard car celui-ci avait un différent avec l'évêché. Mais la même année il accéda au trône de roi des romains et mis fin aux querelles avec ses ennemis20.

 

Vingt ans plus tard, les bourgeois de Munster prirent partie pour l'empereur Adlof de Nassau contre la ville de Colmar et les Sires de Ribeaupierre, partisans d'Albert le fils de Rodolphe. Ils prirent d'assaut Wihr-au-Val et pénétrèrent dans les caves pour se servir allègrement. Les colmariens vinrent au secours des habitants de Wihr en envoyant des renforts pour mater ces ivrognes de la vallée qui furent tués ou fait prisonniers. Cette guerre devait être fatale pour les colmariens et Anselme de Ribeaupierre par la suite. L'empereur Adolf de Nassau fit le siège de Colmar et les habitants furent contraints à la reddition. L'intrépide mais pas très fiable prévôt de Colmar Gauthier de Rösselmann21, âme de la rébellion, tomba entre les mains d'Adolf, mais suite à l'entremise de l'évêque de Bâle, il fut gracié et enfermé dans la tour appelée « Pfaffenturm » de la « Schwarzenbourg ». C'est là que mourut Rösselmann après une vie aventureuse et mouvementée.

Au 14ème siècle, de nombreuses querelles éclatèrent entre la ville de Munster et l'abbaye à cause de la hausse des impôts et de leur utilisation. L'abbé Marquard a publié un règlement qui devait mettre un terme aux différents entre l'autorité séculaire et l'autorité spirituelle. Ce règlement est intéressant car il permet de se faire une idée dans le détail des usages, des droits et des aspirations dans le val Saint-Grégoire. D'après cet accord l'abbé disposait de la haute juridiction sur les biens et les personnes ainsi que le contrôle, sous peine d'amende, des pâturages jusqu'au sommet de la montagne. L'abbé nommait et intronisait les « Schultheiss » dans les villages ainsi que le prévôt de la ville de Munster. Les « Schulheiss » qui exerçaient l'autorité judiciaire dans les villages étaient tenus de donner, à Noël, à Pâques et à Pentecôte une paire de chaussures en cuir au chambellan, au cuisinier et au portier de l'abbé de Munster. Ils devaient fournir un soc de charrue en échange de l'ancien qui était usé. A la saint Grégoire ( 12 mars) ils devaient verser à chaque moine 5 shillings.

 

Chaque « Schultheiss » nommait deux « Waibel »22 qui étaient chargés de la collecte des impôts. A la saint Martin, les Waibel donnaient 2 livres shillings au Schultheiss. Le prévôt de la ville de Munster ne pouvait entrer dans l'abbaye qu'à la demande de l'abbé ; il recevait alors 5 shillings comme marque de bienvenue. Chaque citoyen de la vallée était tenu de fournir 9 jours de corvées par an au profit de l'abbaye ; trois jours avec la pioche, deux avec la hache, un jour avec la charrue, deux avec la faucille et un jour avec un cheval. Ils pouvaient déterminer eux-même les jours à l'exception du samedi. Pendant les jours de corvées le « Waibel » devait fournir à chacun un pain de seigle. Si le pain était égaré, il devait payer 5 livres shillings ou renoncer à sa journée. En été, chaque faucheur recevait, outre le pain, un morceau de fromage et du vin de la vallée.

 

Enfin, trois fois par an, à Noël, Pâques et Pentecôte l'abbé avait l'exclusivité de la vente du vin ; c'est-à-dire, seul le vin issu de la cave de l'abbaye pouvait être commercialisé. Pour les aubergistes qui n'observaient pas ces recommandations, on détruisait les tonneaux et ils étaient passibles d'une amende de 60 shillings ½. L'abbé possédait le droit de chasse dans toute la vallée. Il avait à sa disposition un pêcheur, trois heures par semaine, qui fournissait sa table en truites. Pour chaque ours et chaque sanglier abattu il recevait en guise de trophée la tête et les pattes de devant.

 

L'abbé était le seigneur de la vallée, un petit prince qui possédait ses propres fonctionnaires et serviteurs comme chaque dignitaire du Saint Empire. D'après Schoepflin23, l'auteur du célèbre ouvrage en deux tomes intitulé Alsatia illustrata les principaux ministériels de l'abbé de Munster étaient : le maréchal, le schultheiss, le quêteur, le caviste, le chambellan , le cuisinier, le pêcheur, le forestier, le receveur des droits, le « waibel », le métayer, le contrôleur des poids et le responsable des granges...

 

L'abbé de Munster avait des biens importants, essentiellement des vignes à Turckheim où se trouvait une cour dimère. Mais aussi à Gunsbach et à Griesbach qui étaient autrefois des possessions impériales avant d'échoir en fief aux Ribeaupierre...

 

Les citoyens de Munster étaient jadis des guerriers belliqueux dont les actes de bravoure n'ont pas toujours été couronnés de succès. Quand ils attaquèrent en 1465 les nobles Bock von Staufenberg, les von Hattstatt et les von Réguisheim accompagnés des von Stör qui après une expédition en Lorraine revenaient paisiblement dans la vallée, ils furent battus, l'étendard de la ville fut dérobé et le porte-étendard s'écroula dans la bagarre, touché par une flèche mortelle.

 

Un an plus tard, en 1466, ils furent plus heureux quand ils attaquèrent le comte von Lupfen et détruisirent son château de Haut-Hattstatt.

 

En 1502 les citoyens de la ville obtinrent de nouveaux droits pour l'établissement du marché hebdomadaire qui devait se tenir sur la place, entre l'abbaye et la mairie. En 1516, l'empereur Maximilien I accorda, par un acte établit à Constance, le droit de tenir 4 marchés annuels : à Noël, le jour de la saint Grégoire, à pentecôte et le jour de la saint Bartolomé. Ces marchés existent toujours aujourd'hui mais sont repoussés au lundi suivant.

 

A proximité de la ville deux lieux rappellent de tristes souvenirs. Le premier, qui appartenait jadis au couvent, est la vieille « Pfistermatt » (pfister est le nom ancien pour boulanger). En ce lieu où se trouve à l'heure actuelle la pimpante gare, on brûlait les sorcières. L'autre se trouve sur une hauteur située en direction de Gunsbach et porte le nom de « Galgenberg ». C'est là que se trouvait le gibet où l'on pendait les malfaiteurs au petit matin. Dans la grande vallée vivait encore il y a peu de temps une femme qui se rappelle y avoir vu pendre une femme ayant assassiné son enfant.

 

Du couvent il ne reste plus que quelques ruines. En l'an 1872 on pouvait encore voir un vieux clocher qui depuis a été détruit. On l'appelait le « Thorglöckelturm » vraisemblablement servait-il de porte d'entrée de la ville. On faisait sonner la cloche le matin et le soir. Non loin de là, sur la route menant à la grande vallée, devait se tenir un couvent de femmes. Les nouvelles maisons qui s'y trouvent son dénommées « Birken » (bouleaux) car il y avait jadis un bois de bouleaux jusque sous les remparts. De ce couvent il ne reste plus grand chose, aucune reproduction ne figure dans les archives de la ville qui, il est vrai, recèlent encore beaucoup d'informations inexploitées sur ce passé glorieux.

 

Comment la réforme s'est installée dans la vallée de Munster

 

 

Traditionnellement on retient le 31 octobre 1517 comme point de départ de la Réforme, le jour où l'audacieux moine augustin, le docteur Martin Luther, placarda les célèbres 95 thèses sur la porte de l'église castrale de Wittemberg,. Et dans les faits, ces thèses se répandirent si vite dans l'ensemble de l'empire qu'on a pu dire que les anges ont servi de messagers. En Alsace aussi on parla beaucoup de Luther et de son nouvel enseignement. Il devint célèbre dans toute la région du Rhin et c'est avec admiration qu'on a suivi les débats de Leipzig24 contre son opposant le docteur Eck et où il a triomphé grâce à la force de la vérité. Auparavant il s'était déjà montré ferme dans sa confrontation avec le cardinal romain Cajetan à Augsbourg. Si bien que celui-ci convint qu'il fallait du courage pour affronter le regard de la « bête allemande », regard qu'il ne pouvait pas supporter. Avec enthousiasme, on évoquait en Alsace sa prestation à la diète de Worms et l'incroyable connaissance des saintes écritures dont il a su faire preuve devant l'empereur.

 

Les écrits de Luther furent dévorés aussi bien dans les prestigieux châteaux que dans les maisons bourgeoise, les cellules monacales ou les modestes demeures de paysans. En 1520 parurent trois écrits célèbres de ce héros allemand de la foi. Ils étaient intitulés : A la noblesse chrétienne de la nation allemande – De la liberté du chrétien – La captivité babylonienne de l’église. Ces écrits furent accueillis avec beaucoup d'enthousiasme par tous ceux qui déploraient la décomposition de l'église, la corruption des usages et l'ignorance des prêtres. Un an plus tard parut aussi un écrit fondateur pour le peuple allemand : le délicieux recueil « Kirchenpostille ».

 

L'Alsace aussi a été touchée par cette gigantesque vague spirituelle. Les marchands alsaciens, qui se rendaient aux foires de Francfort ou de Leipzig, achetaient les écrits de Luther, les ramenaient et les répandaient partout. Comme en ce temps là l'imprimerie était florissante en Alsace, les imprimeurs strasbourgeois publièrent ces écrits et trouvèrent un débouché tant en Basse-Alsace qu'en Haute-Alsace. Ces publications arrivèrent jusqu'en Suisse où les célèbres imprimeurs bâlois Frobenius, Amerbach et Petri s'empressèrent de les réimprimer.

 

Même dan la ville libre impériale de Colmar où vivaient au début du seizième siècle deux imprimeurs, l'imprimeur Amandus Farkall, gagné aux idées de la réforme, publia et distribua le recueil remarquable « Kirchenpostille » dans les environs jusque dans la vallée de Munster où on peut encore trouver des exemplaires conservés avec dévotion. Mais à cette époque, peu de gens connaissaient les évangiles à Munster. Bientôt éclata la guerre des Paysans qui freina le développement des idées nouvelles de la Réforme en Alsace et étouffa la semence naissante de la nouvelle foi. La ville de Munster et le val Saint-Grégoire ont été moins touchés par la tempête de la Guerre des Paysans que les autres villages alsaciens mais les partisans de la réforme avançaient prudemment. Car en Haute-Alsace les Habsbourg détenaient d'importantes possessions qui faisaient partie de ce que l'on qualifiait d'Autriche antérieure et les baillis des archiducs d'Autriche exerçaient à partir d'Ensisheim, le siège de la Régence , un forte pression spirituelle.

 

La Réforme dans la vallée de Munster débute après 1530 et de façon singulière, son éclosion se fait au monastère même. En 1514 Burckard Nagel, de Alten-Schönenheim, est devenu abbé du monastère. C'était un homme pieux, instruit et qui aimait faire des recherches dans les livres. Les écrits de Luther parvinrent en ses mains et petit à petit il se mit dans l'idée de faire étudier l'évangile à ses moines. Bien qu'il n'y avait que peu de moines à cette époque, il rencontra une opposition farouche et sa position devenait si délicate qu'il dut quitter le couvent en 1536. Il trouva un accord avec les moines comme quoi il renoncerait à ses droits et à sa dignité en échange d'un revenu annuel. Il alla à Mulhouse, demanda le droit de bourgeoisie, se convertit à la religion réformée et se maria. Là-dessus les moines lui refusèrent le paiement de sa rémunération et comme la ville de Mulhouse prit partie pour son nouveau citoyen et voulut contraindre l'abbaye à l'exécution du contrat, les moines portèrent le différend devant la cour impériale. C'est la ville de Colmar qui jugea l'affaire et décida que l'abbaye devait prendre en charge toutes les dettes de l'ancien prélat et payer 240 florins aux héritiers.

 

Le successeur de Nagel, Konrad von Ruost était un opposant farouche à la Réforme et interdit la proclamation libre des évangiles au monastère. Mais la semence qu'avait jetée l'abbé Burkhard était tombée à Munster sur une terre fertile. Le curé de la paroisse, Thomas Wiel se proclama officiellement pour la Réforme en 1543. Avec l'accord du conseil de la ville il modifia l'office, supprima la messe traditionnelle, distribua la sainte communion sous les deux formes et prêcha les évangiles sous les acclamations des citoyens. La ville de Munster devint alors le centre d'un bouleversement spirituel qui allait entraîner toute la vallée dont les habitants allaient à l'église paroissiale pour recevoir la bonne parole . En 1559 c'est au tour du curé de Muhlbach, Georg Jung, de faire le choix décisif en accord avec les paroissiens de la grande vallée. Comme la petite vallée ne possédait pas d'église et que les habitants suivaient l'office à Munster, ceux-ci optèrent également pour la Réforme. Ce sont en particulier les habitants de Hohrod et de Soultzeren qui se distinguèrent par leur zèle. Pour leur aptitude à chanter des psaumes, on appelait les habitants de Soultzeren les « Psalterer », surnom qu'ils portent encore aujourd'hui. Malgré les injonctions des abbés de Munster, Konrad von Ruost et ses successeurs, Petermann von Aponer et Joachim Breuning, les habitants de la vallée restèrent fidèles au nouvel enseignement.

 

Mais l'heure était venue pour les habitants de la vallée d'éprouver leur foi. En l'an 1563 l'empereur Ferdinand I, opposant déclaré à la Réforme, décida, en tant que prévôt de la décapole, l'interdiction de l'exercice du culte réformé dans le val Saint-Grégoire. Le magistrat de la ville de Munster n'obéit pas à cet ordre et notifia, par décret du 22 février de la même année, que l'église paroissiale de Munster et celle de Muhlbach restent dédiés aux partisans de l'église réformée. Il fit même un pas de plus en appelant Paul Leckdeig, un jeune strasbourgeois, pour occuper la fonction de curé. Ce dernier, dans le cadre du livre « Geschichtskalender » de Paul Eber, fit part lui-même de ces événements très mouvementés.

 

Au début Leckdeig put exercer le culte sans difficultés. Mais en 1569 un nouvel abbé, Heinrich von Jestetten fut nommé à la tête de l'abbaye. Il qualifiait Leckdeig de dangereux, colérique et matérialiste et considérait qu'il était de son devoir de convertir par la force ou la ruse les habitants de la vallée. Le 20 novembre il fit son entrée dans la ville à la tête d'une trentaine de cavaliers, dont plusieurs nobles. Il fit occuper par ses mercenaires l'église paroissiale pour y lire la messe. Devant ce coup de force les citoyens firent sonner le tocsin. Les habitants de la vallée, en particulier ceux du Hohrodberg , armés d'épées et de gourdins, accoururent en renfort pour faire obstruction. A la fin de la messe il ordonnèrent à leur prédicateur de monter sur la chaire pour prêcher la parole de Dieu. L'abbé s'y opposa et éleva la voix mais Leckdeig ne se laissa pas intimider et continua le prêche malgré les obstructions des moines. L'abbé du monastère resta encore en possessions de l'église jusqu'au 8 décembre et s'opposa à tout office évangélique. Comme un petit garçon venait de naître, Leckdeig fut contraint de délivrer le sacrement du baptême au domicile.

 

Entre-temps, le conseil envoya des messagers à Strasbourg et à Haguenau pour demander l'avis de ces villes amies. Lorsque les messagers revinrent et que l'abbé était momentanément absent, le conseil fit ouvrir les portes de l'église par la force pour célébrer le culte évangélique comme avant.

Le 11 décembre, l'abbé, de retour, demanda l'autorisation au conseil de lire à nouveau la messe dans l'église. Cette autorisation lui fut refusée. Il demanda ensuite, sans plus de succès, l'autorisation de faire tenir un sermon par un prêtre qu'il a apporté avec lui. Malgré ces demandes avortées, l'abbé effronté ne se découragea pas. Le troisième dimanche de l'avent, il se présenta à nouveau devant la porte de l'église accompagné de son prêtre et de quelques moines pour pénétrer dans l'église et dire la messe. La garde citoyenne lui interdit l'entrée et l'abbé voulait entrer de force, il s'en suivit une empoignade après laquelle les gens du monastère durent battre en retraite. Si le prélat n'avait pas réussi à fuir rapidement il aurait pu être mis à mal tellement l'amertume était grande. A cause de ces agressions répétées, le conseil ordonna la démolition du pont qui menait de la ville au couvent et installa nuit et jour des sentinelles à la porte du bas de la ville.

 

Ces batailles durèrent plusieurs années. Les choses s'arrangèrent seulement en 1573, après la démission d'Heinrich von Jestetten. C'est le magnanime Lazarus Schwendi qui va mettre un terme à ces affrontements interminables. Le 19 mars 1575 il élabora un compromis entre les parties en son château de Kientzheim ; ce compromis est connu sous le nom de traité de Kientzheim. L'abbé de Munster reconnaît officiellement l'église réformée suivant les termes de la Paix d'Augsbourg de 1555 et donc la liberté de culte. La ville de Munster reconnaît le prince abbé, ses droits et ses libéralités et lui doit protection. Ce n'est qu'avec réticence que le représentant du monastère, Adam Holzapfel, consentit à signer l'acte. Lazare Schwendi, catholique convaincu mais libéral et mesuré dut faire preuve de toute son éloquence pour obtenir la signature.

 

Ce traité mémorable, dont l'original est dans les archives, va permettre la reconnaissance officielle de l'église réformée dans la vallée. Ceci est d'autant plus important que les empereurs issus de la maison des Habsbourg étaient hostiles à la Réforme. A partir de cette date, l'église paroissiale Saint-Léger sera exclusivement consacrée au culte réformé pendant 111 ans (1575 à 1686) ; jusqu'à ce que Louis XIV ordonne que le chœur soit dévolu aux catholiques et la nef aux protestants...

 

Inutile d'insister sur le fait que les habitants ne portaient pas les moines du monastère dans leur cœur. Mais cette aversion ne se manifestait pas tant que ceux-ci restaient dans l'enceinte de l'abbaye ; nulle inimitié ou haine si ce n'est de temps à autre un gag comme celui qui va suivre. En 1550 les bourgeois de Munster bâtirent l'Hôtel de ville encore visible aujourd'hui que l'on nommait la « Herrenstube ». 5 ans plus tard, en 1555, ils érigèrent sur la place qui sépare la mairie de l'abbaye, une fontaine. Pour remplacer la décoration qui représentait une crosse les citoyens se souvenaient que dans l'armurerie traînait la statue d'un lion en pierre qui se dressait debout et tenait un bouclier dans sa patte ; leurs ancêtres l'avaient dérobé lors d'une expédition contre un château-fort. Rapidement, on alla chercher le lion et le placer sur la fontaine. Mais ces citoyens audacieux, avec méchanceté, tournèrent la face avec la crinière en direction de la mairie et l'arrière-train en direction de l'abbaye. Les moines furent profondément affectés par la position irrespectueuse de ce lion et se plaignirent, en vain, auprès du conseil. Un poète de la vallée, Jean Bresch, a relaté l'histoire de ce lion ; voici quelques vers :

 

Der Löw'im Glanzeschimer

Blieb steh'n, wie sich's versteht

Und hat dem Kloster immer

Die Fersen auch gedreht

 

Le lion qui miroite au soleil resta, bien entendu debout et pour toujours montra au monastère ses talons...

 

La vallée de Munster pendant la Guerre de Trente Ans

 

Si le 16ème siècle a apporté beaucoup de bouleversements suite à la Réforme, le 17ème siècle, après une guerre longue et désastreuse, a aussi profondément modifié la condition des hommes. Car, au cours de ce siècle éclata la guerre dévastatrice de Trente Ans, un fléau pour l'Allemagne, qui a aussi plongé l'Alsace dans l'horreur. Cette terre fertile et bénie des Dieux a été dévastée à de nombreuses reprise par des mercenaires étrangers. Cette guerre débuta en 1618 pour se terminer en 1648. La conséquence essentielle de cette guerre, qui a touché profondément la vie des habitants, est la séparation du Saint Empire et le rattachement à la couronne de France.

 

L'Alsace fut, pour les armées ennemies, le théâtre de cette guerre à deux reprises, la première fois en 1621 et la deuxième fois, 10 ans plus tard, en 1631-1632. En hiver, au cours de l'année 1621, le comte Ernest von Mansfeld, un chef de guerre au service du malheureux Frédéric, électeur palatin, qui perdit la couronne de Bohême et son titre d'électeur après la bataille de la Montagne Blanche25 , pénétra en Alsace avec son armée pour prendre ses quartiers d'hiver. Les troupes de Mansfeld restèrent dans le pays jusqu'en 1623 et leur présence était émaillée par de nombreuses escarmouches avec les cavaliers de l'archiduc Léopold d'Autriche. Si la Basse-Alsace était particulièrement touchée, les troupes de Mansfeld menaient aussi des expéditions vers Colmar, Ensisheim et jusqu'au portes de Bâle. Cette guerre qui entraîna une inflation galopante, qui fit perdre de la valeur à la monnaie, allait aussi enrichir les usuriers...

 

La vallée de Munster, de par sa position, était relativement préservée jusqu'à l'arrivée des suédois dix ans plus tard.

 

Le 6 mars 1629 parut l'infâme Edit de Restitution26 de Ferdinand II qui contraint les protestants à rendre tous les biens ecclésiastiques qu'ils avaient acquis depuis le traité de Passau de 155227. Si cet édit avait été effectivement appliqué, le protestantisme aurait été condamné en Allemagne. Mais Dieu veillait certainement sur son église car c'est alors qu'apparu le sauveur en provenance des lointains pays nordiques. Par la grâce de Dieu, le roi de Suède, Gustave Adolphe, à la tête de 15000 hommes aguerris arriva sur les côtes de Poméranie, sauveur de l'église évangélique et de la liberté de la foi. A la Hofburg28 de Vienne on ironisa d'abord sur ce roi des neiges et ce n'est que quand ce roi-héros battit les impériaux et les repoussa de village en village et de province en province, et qu'il battit Tilly, l'auteur du massacre de Magdebourg29, à la bataille de Leipzig30 qu'on commença à trembler à la Hofburg.

 

Après la victoire de Leipzig du 7 septembre 1631 les suédois parvinrent au bord du Rhin et l'année suivante ils pénétrèrent en Alsace. Le 7 Mai 1632 un messager suédois, Nikodemus von Ahausen, vint à Strasbourg pour conclure un pacte au nom du roi de Suède. La ville accepta, voyant en lui le défenseur de la liberté évangélique.

 

Les troupes suédoises commandées par le comte palatin Christian von Birckenfeld pénétrèrent aussitôt en Basse-Alsace suivies par le corps principal de l'armée commandé par le prudent maréchal Gustav von Horn et le Rhingrave Otto Ludwig. Ce qui a frappé les alsaciens c'est qu'au même moment les troupes françaises franchirent le col de Saverne. Ceci était la conséquence d'un accord passé le 13 janvier 1631 entre les les Suédois et la France, ennemis héréditaires de l'Autriche, car seuls ils n'auraient pas pu s'imposer face à l'empire allemand. L'arrière pensée du cardinal Richelieu, qui dirigeait avec fermeté le gouvernement de la France, sous Louis XIII, un roi plutôt faible, était de soustraire la belle province d'Alsace de l'emprise impériale.

 

En Alsace les troupes suédoises devaient affronter les troupes impériales avec des fortunes diverses.

Les troupes impériales étaient commandées par l'italien Montecuculi, le colonel Offa et le Markgrave Wilhelm von Baden. Les impériaux étaient installés dans les places fortes de Benfeld, de Sélestat, de Colmar et surtout de Vieux-Brisach qui constituait une porte d'entrée pour la Haute-Alsace. La tâche des suédois était de s'emparer de ces places fortes. Sans plus tarder, Gusave Horn fit le siège de Benfeld le 2 septembre 1632. Après une résistance farouche, le commandant de la place, le seigneur von Bulach, dut se résoudre à la reddition. Il capitula le 30 octobre 1632 et ses troupes purent se retirer sans encombre.

 

Après la prise de Benfeld, le maréchal Horn jeta son dévolu sur Sélestat. Le siège débuta les premiers jours de novembre et après 4 semaines, le commandant de la place, le lieutenant von Breitenbach, dut capituler. Pendant l'occupation de la ville, les suédois apprirent la mort en héros du roi Gustave Adolf à la bataille de Lützen le 10 novembre 163231. Avant sa mort il avait vaincu Wallenstein jusque là invincible. La nouvelle de sa mort provoqua la liesse dans le camp catholique et grande fut la tristesse chez les évangélistes. Les uns pensaient qu'avec cette mort tout était gagné et les autres que tout était perdu ; mais c'est Dieu qui tenait leur destin entre ses mains.

 

Après Sélestat se fut au tour de Colmar de supporter un siège. Les capacités de défense de cette belle ville impériale de Haute-Alsace étaient très faibles. La ville de Colmar a été fortifiée en 1552 par le célèbre bâtisseur et aussi chroniqueur32 Daniel Specklin de Strasbourg. Colmar était entouré par 19 bastions et 8 tours fortifiées. Le commandant de la ville, un belfortain du nom de Vernier n'était pas aimé à cause de son tempérament passionné et de son inconscience. La garnison, composée d'une compagnie de cavaliers bourguignons, de 600 miliciens du sundgau et 260 gardes impériaux était peu fiable. En plus, le conseil était plutôt faible et indécis et les citoyens étaient divisés : les catholiques étaient favorables à l'empire et les protestants pour les suédois.

 

Début décembre (1622) les suédois arivèrent dans les environs de Colmar. La Rhingrave Otto Ludwig occupa Turckheim dans le vignoble et Horbourg dans la plaine. Il envoya une trompette dans la ville pour demander sa reddition. Il reçut une réponse négative mais les citoyens avaient plutôt le sentiment que la ville ne pourrait pas tenir.

 

La peur grandissait quand on a appris la capitulation de Sélestat et lorsque l'armée suédoise avança et se rapprocha on convoqua un conseil pour arrêter la décision à prendre mais les membres, en leur âme et conscience, étaient incapables de trancher. Ils firent venir un bourgeois protestant de la ville ; Heinrich Böhrlin, qui était connu pour être un homme sensé et lui demandèrent conseil. Après l'avoir entendu, ils décidèrent d'entamer des négociations avec Horn...

 

Le 20 décembre 1632, l'armée suédoise entra dans la ville conquise, le 24 la « Barfüsserkirche »33 fut ouverte au culte protestant, le conseil catholique démissionna et fut remplacé par un conseil protestant. Les suédois lorgnèrent vers Vieux-Brisach, considérée alors comme la plus importante place-forte sur le Rhin.

 

Après la prise de Colmar, les suédois pénétrèrent dans la vallée de Munster. La ville de Munster et la vallée furent occupées par trois régiments de cavalerie, celui de von Nassau, de von Kahlenbach et de von Püllbusch. L'abbé, Gregorius Blater avait déjà quitté le monastère pour se réfugier à Vienne. Les suédois, pour expédier les affaires courantes, installèrent un conseil composé pour moitié de représentants de Colmar et pour moitié de Munster. Celui-ci tenta, malgré ses faibles moyens, de maintenir l'ordre en ces temps si mouvementés. Plus tard se sont les Lorrains34 qui pénétrèrent dans la vallée et laissèrent un mauvais souvenir. Ils pillèrent le monastère, molestèrent les habitants et volèrent le bétail aux paysans. Auparavant déjà, les impériaux avaient le même comportement avec les habitants. En 1630 le conseil de la ville avait déjà déposé plainte à Breisach auprès du bailli impérial de Haguenau envers le colonel von Ossa parce-que celui-ci réclamait à la ville de Munster un contribution de guerre de 1348 florins ; une somme considérable pour l'époque.

 

La misère en ce temps là était indescriptible. Quand les mercenaires arrivaient dans les villages, les villageois prenaient généralement la fuite pour se réfugier dans les forêts. Sur la route du lac de Soultzeren35, en pleine forêt dénommée « Bichsteinwald » (Beichtsteinwald ou forêt de la pierre de confession) , il y a encore un rocher ou l'on prêchait la parole de Dieu en plein air et distribuait la sainte communion. On dit aussi que les moines de Munster ont souvent trouvé refuge dans une caverne au pied du Hohneck, derrière le Frankenthal. La peur des pauvres gens était fondée car là où les mercenaires passèrent, ils volèrent, tuèrent, violèrent les femmes et s'ils rencontraient une résistance, ils brûlèrent les habitations. A l'entrée de chaque village on postait des gardes en arme qui étaient chargés de donner l'alarme en tirant un coup de feu. Aussitôt tout le monde fuyait pour se réfugier dans la forêt. D'après une vieille chronique, une femme accompagnée de 5 enfants se serait réfugiée sur un noyer en s'alimentant uniquement, pendant des semaines, de myrtilles. Dans un endroit sauvage près de l'Altenberg, sur un lieu appelé « Schlüpfelmatten », deux famille s'étaient réfugiées dans une caverne ; les deux mères descendirent de la montagne pendant la nuit de Noël pour donner naissance, l'une à un garçon et l'autre à une fille. Comme ce fut une nuit sombre et froide ils enveloppèrent les deux enfants dans une culotte pour les réchauffer. Ces enfants se marièrent plus tard et leurs descendants habitent encore à Soultzeren.

 

Dans les premières années de la guerre de Trente Ans, un habitant de Soultzeren commença la construction d'une maison près de l'église. Il avait commencé à monter les murs quand un silence de mort envahit la vallée. Par peur, il n'osa plus continuer son ouvrage qui resta tel quel, quatre murs sans toit, pendant dix ans sous les intempéries. C'est seulement quand la guerre fut terminée que la maison fut achevée. Il en allait de même avec le travail de la terre, personne ne voulait planter ou semer, sachant que d'autres allaient récolter. Les semences devenaient rares, tout était détruit et pillé et la misère était incommensurable. On ne voyait presque plus de bêtes car elles étaient presque toutes volées. D'après une chronique, il n'y avait plus qu'une vache à Soultzeren. Celle-ci avait vêlé et les propriétaires l'avaient emmuré dans un abri de montagne et lui apportaient de l'eau durant la nuit.

 

La période suédoise a aussi laissé des traces dans la tradition orale et dans les légendes. A Soultzeren les Suédois avaient installé une boucherie et une boulangerie dans la maison qui porte l'inscription 1557 près de la fabrique de Jacques Immer. Cette maison est la plus vieille de Soultzeren. On y voit encore gravée une hache. Ils hébergeaient aussi des chevaux. Près de l'habitation de l'ancien adjoint Kempf il y a une maison qui porte la date 1627 avec une grange qu'on appelait la « Schwedenscheune » (la grange des suédois). Même sur le Hohneck on peu trouver encore le souvenir des Suédois avec la « Schwedenschantze » (la redoute des suédois). Le seul passage de la Lorraine vers l'Alsace passait par le Hohneck et il était entouré de pentes abruptes. Pour se préserver d'une attaque du duc de Lorraine, les suédois avaient creusé des redoutes vers 1636. Les traces de ces fossés sont encore visibles aujourd'hui.

 

Le Suédois restèrent quelques années dans le pays et le théâtre des opérations atteignait à nouveau la vallée. En l'an 1637, le duc Bernhard von Weimar36 pénétra en Alsace avec 18000 hommes. Il avait passé, en 1634, un accord avec le roi de France comme quoi il mettrait à la disposition de Louis XIII 18000 hommes pour une solde annuelle de 4 millions de livres et la possession du landgraviat d'Alsace et du bailliage de Haguenau. Après différentes prouesses de guerre en Alsace, il s'empara de Rheinfelden et de Fribourg en Brisgau.

 

La forteresse de Vieux-Brisach fut assiégée le 30 juillet 1638. La ville ne disposait que pour 6 semaines de nourritures. Pourtant, le commandant résista 20 semaines. La famine était telle que les assiégés déterraient les cadavres pour calmer leur faim. La forteresse capitula le 19 décembre 1638.

 

Bernhard von Weimar ne garda pas longtemps les possessions prévues par le contrat signé avec le roi de France. Il mourut le 4 juillet 1639, âgé seulement de 35ans. Dans le cantonnement des troupes de Weimar on prétendait qu'il a été empoisonné par une main française. Ses officiers, achetés par l'argent français, se mirent avec leur troupe au service du roi de France. C'est ainsi que la France entra en possession de la forteresse et s'installa sur le Rhin sans un coup d'épée. A partir de ce moment la France régnait en Alsace en maître et il ne faisait plus aucun doute que tôt ou tard l'Alsace allait devenir une possession française. Bien entendu, les escarmouches entre impériaux et lorrains et entre français et troupes de Weimar n’ont pas épargné la vallée de Munster.

 

Le 14 octobre 1648 le traité, tant espéré par les peuples, fut signé à Munster et Osnabruck en Westphalie. Ce traité allait apporter des modifications politiques importantes pour l'Alsace. Par ce traité l'empereur renonça à ses possessions impériales et à celles de la maison des Habsbourg. Il renonça aussi à la prévôté des villes de la décapole au profit du roi de France. En contrepartie, le roi s'engagea à préserver les droits et privilèges impériaux accordés, notamment à la ville et au couvent de Munster. Les termes confus dans lesquels était rédigé ce traité, notamment sur l'Alsace, conduisirent à maintes controverses. Tout en faisant allégeance au roi de France, les villes jadis impériales voulaient garder leur statut. L'ambitieux Louis XIV considérait quant à lui l'Alsace comme une province conquise qui devait se soumettre à son autorité. Si le comte de Harcourt, nommé gouverneur de la province respectait les droits de la province, son successeur, le cardinal Mazarin n'en eut cure. Ce dernier fit venir, en 1667, les représentants des villes impériales à Haguenau et leur demanda de jurer allégeance et obéissance à la couronne. Ce geste eut pour effet sur les représentants de réveiller leur attachement à l'empire. Ils n'acceptèrent finalement à prêter serment qu'après 22 jours et après un adoucissement de sa formulation.

 

Comme Louis XIV se montra de plus en plus tyrannique et ambitieux, les villes de la décapole demandèrent de l'aide à la Diète de Regensbourg. Mais que pouvait faire d'autre une autorité impériale vaincue que de donner des promesses vides et de délivrer des mots bienveillants en guise de consolation. Le roi de France avait acquis la certitude que pour assurer ses possessions il devait se rendre maître de toutes les forteresses du pays quelques soient les moyens employés.

 

En 1672 éclata la guerre de Hollande et comme le roi craignait que l'empereur allait prendre parti pour les hollandais, ce qui d'ailleurs devait arriver, il se dirigea des Flandres, après la prise de Maastricht, vers l'Alsace en passant par Metz et Nancy avec l'intention de mettre ses plans à exécution. Par Lunéville, Saint Dié et Sainte-Marie-aux-Mines il arriva à Colmar. Il occupa la ville avec ses troupes et fit détruire les remparts. Il installa une garnison à Sélestat, fit démolir les remparts de Kayserberg et de Munster et avant de quitter l'Alsace il inspecta les ouvrages de Vauban à Neuf-Brisach.

 

En 1674 la guerre entre l'empire et le royaume de France reprit de plus belle et l'Alsace en devint à nouveau un théâtre d'opération. En septembre de la même année, l'armée de Turenne, qui avait dévastée le Palatinat, pénétra en Alsace pour s'installer près de Strasbourg. Peu après l'armée impériale commandée par le duc de Bournonville37 fit son apparition. Le 24 septembre les deux armées se livrèrent une bataille sanglante, dont l'issue fut indécise, à Entzheim près de Strasbourg. L'armée de Turenne qui n'était pas de taille suite au renfort d'une troupe 20000 Brandebourgeois commandés par l'électeur Friederich Wilhelm38 se retira en Lorraine en passant par le col de Saverne et l'armée impériale prit ses quartiers d'hiver près de Colmar.

 

Une partie de l'armée impériale, notamment les Brandebourgeois, vinrent dans la vallée de Munster et furent hébergés amicalement par les habitants en tant que coreligionnaires, comme ce fut le cas jadis avec les suédois.

 

Pendant leur présence il arriva ce qui suit. L'abbé avait affirmé qu'il ne pouvait plus assurer la subsistance des moines et de ce fait qu'il avait envoyé deux moines en Lorraine pour attendre des temps meilleurs. La Lorraine était maintenant occupée par les français et comme l'abbé était un partisan des français et que la population était pour l'empire le bruit courra qu'il s'agissait d'une trahison. Les habitants alertèrent le commandant des Brandebourgeois et lui demandèrent d'être vigilant car ces deux moines allaient conduire les français de nuit en Alsace pour surprendre les Brandenourgeois et c'est l'abbé, en sonnant la cloche, qui donnerait le signal de l'attaque ? A deux heures du matin la cloche du couvent devait sonner les matines. Le commandant mis ses troupes en alerte et était fermement décidé à envahir l'abbaye dès qu'il entendrait la cloche sonner et à réduire le monastère en cendres. Mais l'abbé, qui eut vent de l'affaire, cette nuit-là ne fit pas sonner la cloche et l'affaire se termina comme une tempête dans un verre d'eau. Le lendemain matin l'abbé se rendit auprès du commandant pour préciser les motifs du voyage de ses deux moines.

 

Vers Noël, les troupes Brandebourgeoises rejoignirent le gros de l'armée et quittèrent la vallée car le bruit courait que Turenne arriverait par Belfort pour bouter les impériaux hors de la province. Les Brandebourgeois furent remplacés à Munster par des cavaliers lorrains qui ne laissèrent pas de bons souvenirs dans la vallée, malgré la brièveté de leur séjour. Ils pillèrent la région et n'épargnèrent ni l'abbaye ni l'Hôte de Ville où ils dérobèrent de précieux documents. Des documents historiques de valeur disparurent à jamais. Pour preuve de l'état de misère à cette époque, le curé de Muhlbach, Balthazar Rimbach fut contraint, pour éviter de mourir de faim, de partir rejoindre sa ville natale de Strasbourg où il mourut dans le plus grand dénuement.

 

Heureusement les lorrains ne restèrent pas longtemps ; dans les premiers jours de 1675 ils reçurent l'ordre de rejoindre rapidement Turckheim où se préparait une bataille entre français et impériaux.

Par une marche restée célèbre dans l'histoire militaire, Turenne pénétra à l'improviste en Alsace en passant par Belfort, il attaqua par surprise plusieurs corps de troupes près de Mulhouse et se dirigea vers Colmar en passant par Meyenheim et Pfaffenheim. L'armée impériale s'était installée avantageusement dans la plaine entre Colmar, Logelbach et Turckheim et consolidait dans la hâte ses positions. L'armée de Turenne s’installa en face près de Wettolsheim et de Wintzenheim. Comme Turenne avait conscience qu'il serait difficile d'attaquer l'armée impériale de front , il choisit lui-même un millier d'hommes, se dirigea vers la montagne, contourna le Hohlandsbourg et pénétra dans la vallée de Munster par le vallon de Wilsbach, au pied du Pflixbourg. Il attaqua par surprise la ville de Turckheim qui disposait d'une petite garnison et était faiblement défendue. Il attaqua aussi les troupes Brandebourgeoises dont les chefs étaient divisés. Celles-ci se retirèrent en désordre et vers 7 heures du soir Turenne se rendit maître du champ de bataille. Ces événements se sont déroulés le 5 janvier 1765, la veille de la fête des rois mages. Le lendemain matin, à la tête de l'armée française victorieuse, il rentra dans Colmar qui tremblait car les habitants avaient encore à l'esprit la dévastation du Palatinat. Mais cette peur était infondée car ce n'était pas dans l'intérêt de Louis XIV de détruire une province que la France allait conserver. Turenne descendit dans l'auberge autrefois célèbre du « Schwarzen Berg »39 (montagne noire) et fit part de sa victoire à Versailles. Cette bataille de Turckheim était importante car elle scellera l'avenir de l'Alsace pour des siècles. Les troupes impériales furent chassées de la province et la domination française devint incontournable.

 

En ces temps de guerre, un événement a encore marqué les habitants de la vallée. Entre le Hohneck et le « Lindenbühl »40 il y a un précipice impressionnant qui entoure une vallée sauvage appelée Frankenthal. Sur la pente se trouve un endroit appelé « Soldatenschlatten »41 A cet endroit s'est déroulée une scène effroyable. Une cinquantaine de cavaliers, lorrains et impériaux, ont traversé la montagne pour pénétrer en Alsace. Il ont pillé les alentours et volé aux paysans sans défense du bétail qu'ils entraînaient à travers le col du Hohneck. Les habitants de la vallée, désespérés, voulurent à tout prix récupérer leur bien. Le soir, ils se cachèrent sur la crête, dans les arêtes rocheuses, et attendirent le convoi. Quand celui-ci arriva paisiblement ils se précipitèrent sur lui en poussant des cris sauvages. La situation pour les cavaliers fut dramatique, à gauche et à droite c'était le précipice et en plus, la nuit commençait à tomber. La résistance des impériaux fut de courte durée, certains se rendirent et parmi eux le commandant, les autres trouvèrent la mort, pas dans la bataille, mais précipités dans les profondeurs du « Frankenthal » qui devint leur sépulture. Jusqu'au petit matin on pouvait entendre les cris et les gémissements avant qu'un silence de mort ne s’installe dans ce lieu sinistre. Un seul cavalier en réchappa par miracle et parvint au petit matin, sain et sauf, avec son cheval à bout de force, à Turckheim où il raconta l'aventure effroyable de la nuit.

 

Comment l'église romaine entra à nouveau dans ses possessions dans la vallée de Munster

 

Le rattachement de l'Alsace à la France entraîna des bouleversements profonds sur le plan politique et religieux. Car Louis XIV était un puissant protecteur de l'église catholique et considérait qu'il était de son devoir de mettre un terme au protestantisme dans son royaume. Les protestants d'Alsace, qui avaient gagné si durement la liberté de culte, prirent peur. Quand en octobre 1685 il révoqua l'Edit de Nantes, qui accordait la liberté de culte, ils comprirent que ce roi ne pouvait pas avoir de bonnes intentions à leur égard. Cet état de fait fut rapidement confirmé car un grande quantité de règlements qui étaient destinés à éradiquer le protestantisme. En plus, les jésuites et les capucins se présentèrent comme les défenseurs du catholicisme et comme messagers de la cause française. Comme le gouvernement français les soutenait, nombre de fidèles, surtout par intérêt matériel, se convertirent au catholicisme. Les religieux parvinrent à leur fin car dans les seules années 1685 et 1686, dans la maison des jésuites à Strasbourg, pas moins de 3426 personnes abjurèrent leur foi. En l'an 1699, M. de Chamon, le délégué français à la diète de Regensburg présentait un répertoire des communes qui s'étaient entièrement ou en partie converties au catholicisme. Ce répertoire comprenait, tenez vous bien, dans un espace de temps de 50 ans, 1951 communes d'Alsace ou du Palatinat, qui étaient jadis entièrement gagnées au protestantisme.

 

Dans la vallée de Munster aussi les effets de cette politique se faisaient sentir. En 1657, le premier abbé français vint à Munster et pris la décision de bâtir et d’agrandir le monastère en ruine. On se mit à l'ouvrage et la vie reprit dans cette vallée isolée. Mais suite aux troubles provoqués par la guerre, la construction ne put pas être menée à terme. Son successeur, Louis de la Grange42, poursuivit la réalisation du projet.

 

En 1675, en pleine guerre décisive pour l'Alsace, la misère dans la vallée était si grande que le conseil décida de se séparer des six cloches de l'église paroissiale et de les conduire à Strasbourg. 5 ans plus tard, c'est la famille Wiedemann de Soultzeren qui permit leur récupération pour 300 thalers. Ce fait est rapporté par le diacre Nicolas Klein dans sa chronique de Colmar.

 

En l'an 1686 le bruit se répandit que l'église catholique allait prendre part à l'utilisation de l'église évangélique. Ceci s'avéra fondé car l'édit de Louis XIV exigea que dans chaque commune d'Alsace où il y avait au moins 7 familles catholiques il fallait donner le chœur en exclusivité aux catholiques. Cette mesure incita les curés catholiques à attirer des familles catholiques dans leurs communes. C'est ainsi que naquirent ce qu'on appellera les « Simultaneum », une institution qui conduisit à beaucoup de mésententes et de querelles...

 

Ce n'est qu'au 18ème siècle que les catholiques s'installèrent dans la grande vallée. Une colonie catholique s'est établie à Mittlach qui était composée de charbonniers en provenance du Tyrol. Les descendants forment encore aujourd'hui une communauté à part. Le 5 décembre 1727 le chœur de l'église de Muhlbach fut donné aux catholiques car la règle des 7 familles était satisfaite. Le 1er janvier 1739, un curé catholique a été installé à Muhlbach.

 

La paix revenue, l'Alsace attira de nombreux immigrants. Ce qui peina le plus les habitants ce n'est pas que ces nouveaux venus avaient une foi différente mais qu'ils avaient l'impression qu'ils allaient perdre à terme leurs propres croyances. La réglementation à l'égard des protestants et les rumeurs véhiculées entretenaient chez les protestants beaucoup de suspicion. Les règlements qui suivent donneront une idée au lecteur de l'état d'esprit du roi à l'égard des sujets qui ont adopté la foi évangélique. Il faut ajouter que le roi donnait à ses fonctionnaires des instructions qui allaient au-de-là de ce qui était contenu dans les textes écrits.

En 1660, une ordonnance, garantissait pour moitié les postes de justice aux catholiques.

En 1662 une ordonnance prévoit que tous les enfants bâtards élevés par un père ou une mère protestante soient baptisés selon le culte catholique sauf s'ils se marient avant la cinquième année de l'enfant.

En 1683 on interdit au pasteur d'accepter des catholiques qui optent pour la religion protestante. Si le catholique persiste dans son intention, il risque d'être brûlé et de voir ses biens confisqués.

En 1685 on accorde aux protestants qui se convertissent au catholicisme une exonération de droits.

En 1686 l'ordre fut donné que si dans un couple protestant l'un des mariés change de religion, tous les enfants devront en faire autant.

En 1722 les consistoires luthériens et réformés n'ont plus le droit de prononcer un divorce.

En 1740 aucun protestant ne doit être enterré dans un cimetière catholique sous peine d'une amende de 500 livres.

En 1762 aucun protestant n'a le droit de s'installer, même en tant que locataire, dans un village entièrement catholique.

 

Toutes ces réglementations, éditées sous trois rois dufférents durant près d'un siècle et demi, favorisaient l'église catholique et visaient à instiller la méfiance à l'égard du protestantisme. A la fin du 17ème siècle, un prêteur royal désigné par le gouvernement français remplaça l'ancien prévôt impérial pour présider le conseil de la ville de Munster. La colère grandit lorsque les catholiques prirent possession des églises de Munster et de Muhlbach. Un événement qui s'est déroulé dans la grande vallée attira particulièrement l'attention. Le pasteur Tobias Rücker de Muhlbach, en fonction de 1735 à 1750, croisa une procession catholique dans son village et comme il ne voulait pas se découvrir il fut gravement molesté. L'affaire a même été portée en justice et le curé écopa d'une amende de 20 livres. Ce fait provoqua une grande amertume dans la population protestante qui se sentait profondément outragée.

 

Malgré la flamboyance dont faisait preuve l'église catholique et la puissance matérielle qu'on lui attribuait, les habitants de la vallée restèrent fidèles à la foi de leurs ancêtres. Ils n'étaient pas aveuglés au point d'abandonner la vérité évangélique, au contraire, leur foi se fortifia. Les habitants de Soultzeren qui, au temps de la Réforme, avaient démoli leur église pour la rebâtir en 1550, la transformèrent encore en 1735 et en 1781 sans subsides extérieurs et sans aide gouvernementale, uniquement par des corvées volontaires. Les habitants de Muhlbach réhabilitèrent et agrandirent leur église à plusieurs reprises. En 1735, ils bâtirent un presbytère pour le pasteur et en 1751 ils achetèrent la maison du paysan Nicolas Iltis pour y loger son diacre.

 

Dans la vallée, le service religieux était assuré par 4 personnes, 2 pasteurs, à Munster et à Muhlbach, et deux diacres aux mêmes endroits. L'école était assurée par des maîtres qui enseignaient aussi le latin. Jusqu'au milieu du 18ème siècle, les diacres assuraient généralement l'enseignement...

 

Si nous n'évoquons que peu la situation de Gunsbach et de son annexe Griesbach, qui devinrent protestants, c'est que ces deux localités faisaient partie de la seigneurie de Wihr-au-Val qui appartenait aux Ribeaupierre. Quand aux autres localités de la seigneurie elles étaient détenues en fief par des seigneurs catholiques.

 

Si les habitants de la vallée restèrent fidèles à leur foi c’est parce que depuis leur enfance ont leur enseignait les saintes évangiles et que les ouvrages pieux étaient abondants. A commencer par les écritures saintes qui pénétrèrent dans toutes les maisons, c'est-à-dire la Bible accompagnée de commentaires brefs et pertinents. En fait il s'agissait de la « Churfürstenbibel » (bible de l'électeur de Saxe) appelée ainsi parce qu'elle était illustrée par des représentations des princes-électeurs de Saxe. Cette bible, imprimée à Nuremberg, se trouve encore dans beaucoup de maisons de la vallée.

Pour acquérir une bible, l'habitant était prêt à donner une ou deux pièces d'or ; mais la parole de Dieu vaut bien de l'or. L'autre ouvrage utilisé journellement était le livre de prières de Stark (Starks Grosses Handbuch)...Dans les écoles on pouvait trouver, entre autres le grand catéchisme emprunté à une liturgie de Schwäbisch-Hall et dont l'auteur est le réformateur wurtembergeois Johannes Brentz. Cet ouvrage a d'abord été introduit dans les possessions de Horbourg-Riquewihr du duc de Wurtemberg avant d'être adopté par la ville de Colmar et la vallée de Munster...Le vieux livre de cantiques intitulé « Colmarisches Lobopfer » (louanges colmariennes) ainsi que le « Colmarischen Katechismus » (le catéchisme de Colmar) trouvèrent aussi leur place dans la vallée.

 

Les pasteurs de la vallée, dont plusieurs étaient originaires de Strasbourg, adoptèrent pour la célébration de l'office la « Strassburgische Revidirte Kirchenordnung » (liturgie réformée de Strasbourg) à partir de 1670 jusqu'au début de 18ème siècle. Cette liturgie fut ensuite remplacée par la « Würtembergische Kirchenbuch » (liturgie de Würtemberg).

 

En 1712, le célèbre Johannes Hübner, recteur de l'école Saint Jean de Hambourg, fit paraître sa bible historique qui fut appréciée jadis dans toute l'Allemagne. Cet ouvrage très instructif devint dans la vallée de Munster l'ouvrage préféré des jeunes et des anciens...

 

En témoignage de la piété des habitants nous pouvons encore trouver à Soultzeren, sur les façades des maisons, des inscriptions pieuses et poétiques comme sur les deux premières habitations du village.

 

La tempête de la Révolution Française

 

L’événement historique majeur qui embrasa l'Europe entière et apporta de terribles bouleversements fut la Révolution française. La vallée de Munster fut aussi touchée, comme toute l'Alsace, par cette époque de tempêtes et de passions43. Le 25 juillet 1789 on apprit la nouvelle de la prise de la Bastille, la célèbre prison parisienne qui provoqua la liesse chez beaucoup d'habitants. Les effets de cette épopée se se firent bientôt sentir dans la vallée car c'est le lendemain qu'une petite révolution éclata. Les paysans de Sondernach, bien avinés, firent irruption à Munster, armés de faucilles et de gourdins, pour prendre l'Hôtel de Ville et s'emparer du prêteur royal, un seigneur du nom de von Barth. Heureusement , ce dernier était absent mais les deux « Bürgermeister » de la ville tombèrent dans les mains des assaillants. Ils furent bousculés et ont les aurait tués si des citoyens miséricordieux ne les avaient pas libérés. En pleine détresse ils s'enfuirent à Colmar mais le conseil était en vacances. Mais d'où venait donc l'amertume des habitants de Sondernach ?

 

En l'an 1770, le conseil, sur proposition du prêteur royal, avait publié un règlement selon lequel les habitants de la vallée ne pouvaient plus se servir automatiquement du bois des forêts mais que les communes devaient dorénavant leurs attribuer un lot. Les habitants qui y voyaient une restriction à leurs libertés étaient mécontents et en voulaient au prêteur français.

 

Le conseil fut dissout et la ville et la vallée n'étaient plus gouvernées comme avant. Les citoyens les plus distingués de la ville et de la vallée décidèrent de rester unis et de rétablir à nouveau une gouvernance comme jadis. Sans attendre et sans prêter l'oreille aux objections il fondèrent un conseil provisoire. Les habitants de Sondernach ne se rallièrent pas à cette décision et réclamèrent la création d'une commune indépendante. Ces faits intervinrent en même temps que l'arrivée du général Wittinghofen, envoyé par Louis XVI pour rétablir l'ordre dans la vallée. Dans les dix communes de la vallée on désigna 10 maires avec à leur tête le maire de Munster : André Hartmann44. Deux fois par mois, le 1er et 15, ces maires se réunirent à Munster, chacun accompagné par deux conseillers... Pendant plusieurs années, les habitants de Sondernach n'acceptèrent pas ce nouvel ordre des choses, ils poursuivirent l'exploitation irresponsable de la forêt et réclamèrent leur indépendance. Ce n'est que contraints et forcés par les autorités qu'ils se plièrent au nouveau règlement.

 

Mais que devenaient donc les moines ? On continua à travailler au « Prälatenhaus » (résidence du prélat) qui promettait de devenir un véritable palais. Mais l'aspiration à la liberté, l'égalité et la fraternité allait mettre un terme à la puissance et à la gloire du monastère. Comme des fétus de paille emportés par le vent, les moines se dispersèrent dans toutes les directions, l'abbé en tête, et le monastère resta désert. L'abbé se réfugia avec une partie des moines à Innsbrück en emportant les précieuses archives. Le couvent fut déclaré bien national et mis à l'encan en 1793. Beaucoup de citoyens de Munster achetèrent des parties des immeubles pour un prix ridiculement bas. Le « Prälatenhaus » dont la façade sert d'ornement à la place du marché est aujourd'hui la propriété de MM. Eckard et Jacob Hartmann.

 

En 1796, on installa dans les bâtiments du couvent un hôpital militaire. L'abbatiale qui se dressa encore au début du 19ème siècle fut démolie. Les pierres servirent à construire les belles maisons Christmann et Lucé. La tour qui se dressa comme un vénérable témoin des temps passés fut démolie en 1842. Le vaste emplacement de l'abbaye, encore visible aujourd’hui, est devenu le quartier des ouvriers. Comme souvenir de l'autorité monastique nous trouvons  encore ; le « Herrenberg » (montagne des seigneurs) dans la grande vallée et l'« Abtswald » forêt située derrière Ampfersbach ; ces domaines appartiennent aujourd'hui à la famille Hartmann...

En 1795, l'office religieux qui était interdit fut à nouveau autorisé et les oppressions cessèrent. Pendant les guerres meurtrières du 1er Empire, beaucoup de jeunes de la vallée s'enrôlèrent dans l'armée et participèrent aux différentes batailles de l'Empire. Beaucoup y trouvèrent la mort, d'autres revinrent blessés ou estropiés après une absence qui a duré des années. Quand les forces alliées traversèrent le Rhin pour porter la guerre sur le territoire français, la vallée de Munster fut occupée. Le 4 janvier 1814, 150 bavarois appartenant à l'infanterie s'installèrent dans la ville de Munster. Le lendemain l'ordre arriva que la ville devait payer une contribution de guerre de 30 000 francs. Aussitôt deux émissaires rencontrèrent à son quartier général russe l'archiduc « Konstantin »45 à Bâle et obtinrent un allègement notable.

 

Munster eut à souffrir des charges et des misères de la guerre. Tout les jours des chevaux-légers de la cavalerie bavaroise pénétraient dans la vallée avec de nouvelles revendications. Pour faire face aux demandes, le Conseil décida d'abattre les chênes centenaires du Mönchberg et du Galgenberg et de les mettre aux enchères.

 

Après la bataille de Waterloo, l'armée autrichienne occupa la Haute-Alsace. Quelques corps de troupes s'installèrent sur la « Pfistermatt » (près de la gare), ils montèrent leurs tentes et furent royalement approvisionnés en denrées par les citoyens. Quand l'armée d'occupation allemande s'installa pour plusieurs années en Alsace, une garnison vint à à Munster. La municipalité fit construire une grande maison qui porte encore aujourd'hui le nom de « Badischen Hof ». Cette bâtisse est occupée aujourd'hui par des familles d'ouvriers.

 

Les Temps Nouveaux

 

Le premier grand changement est l'industrialisation et la construction d'usines dans la vallée. La plus ancienne d'entre elles date de 1775, une manufacture d'impression qui était la propriété de messieurs Herbster et Rigué. 10 ans plus tard un maître teinturier de Colmar, André Hartmann, s'y installa. Il avait découvert au cours de ses pérégrinations, en Hongrie, l'utilisation des couleurs rouge et bleu de l'indigo, couleurs qui étaient encore inconnues à cette époque en Alsace. Par son savoir et ses réalisations il fut rapidement incontournable et devint finalement le propriétaire. C'est lui, en réalité, qui fut le fondateur de l'industrie textile dans la vallée. Il construisit une manufacture d'impression et un atelier de teinturerie au lieu-dit « Graben » ainsi qu'un ensemble d'annexes. André Hartmann, qui décéda en 1837, était soutenu par ses trois fils : Jacob, Frédéric et Henri. Jacob, l'aîné, fit construire en 1818 une filature de coton qui employa environ 1200 personnes. Les machines étaient actionnées par l'eau de la Fecht par l'intermédiaire de deux canaux qui faisaient tourner deux grandes roues. Monsieur Jacob était en relation avec toutes les célébrités du moment.

 

En 1821 il invita à Munster le Général Foy, célèbre orateur d'opposition à l'Assemblée et pour l'occasion la ville entière fut illuminée en son honneur. Les deux autres frères poursuivirent d'abord l'activité de la manufacture d'impression qui devait s'arrêter en 1857. Ils s'étaient associés avec le chimiste Löwel qui à sa mort légua une partie de sa fortune pour la construction d'un hôpital destiné aux deux confessions mais sous la condition que les malades soient soignées par des diaconesses protestantes.

 

Frédéric Hartmann devint pair de France et racheta le bâtiment du prèteur royal de Barth, à l'entrée de la ville. En face, il aménagea le Schlosswald avec, au milieu, un parc admirable et une métairie à la mode suisse. Cette métairie allait servir de résidence de campagne d'où l'on avait une vue imprenable. Frédéric Hartmann mourut sans enfants alors que son frère Henri laissait quatre fils : Frédéric, le maire actuel, Henri, Alfred et Jacques ; ce dernier résida essentiellement en Angleterre.

 

L'exemple de la famille Hartmann allait faire des émules et les industriels les plus connus de la vallée furent : Jean Kiener et fils à Gunsbach, Gietzendanner, Egli, Pfeffer directeur de la fabrique Hirn – Jordan et Klein dans la grande vallée, Jacob Immer et fils, les frères Graf et Frédéric Ertle dans la petite vallée.

 

Le deuxième changement fut le partage des terres et des forêts entre les différentes municipalités de la vallée...En 1833 le ministre de l'intérieur décida le partage du ban au profit de chaque commune. Ce partage devait se faire au prorata des habitants mais entraîna un procès qui ne fut tranché que par un arrêt de la Cour d'Appel de Colmar en 1847.

 

Le troisième changement fut la construction de la route de la Schlucht. Jadis, la vallée de Munster , contrairement à d'autres vallées, était séparée de la Lorraine par une grande paroi rocheuse qui formait une frontière naturelle... C'est en 1842 qu'on démarra les travaux et d'abord la partie la plus délicate qui va du col à l'Altenberg. C'est la maison Hartmann qui prit en charge ces travaux. De là on poursuivit la route vers la vallée et en 1847 celle-ci atteignit le village de Soultzeren. L'entreprise fut stoppée d'une part par les événements de février 1848 et d'autre part parce que les propriétaires des terres concernées par le passage de la route firent des difficultés. La route, longue de 17 kilomètres 400, fut terminée au début des années cinquante. Une résidence située du côté allemand, construite selon le modèle suisse sur un socle de granit et richement décorée, se dresse au sommet du col de la Schlucht et doit son existence au passage de Napoléon III le 24 juillet 1858 ; celui-ci en profita pour visiter Munster. Comme la route fut poursuivie côté lorrain, le passage de la Schlucht allait servir de passage fréquenté pour rejoindre Remiremont et Epinal d'une part et Saint Dié et Nancy d'autre part.

 

Le quatrième fait marquant est la construction de la ligne de chemin de fer qui relie Munster à Colmar. Après consultations, la ligne fut achevée après 18 mois de travaux et inaugurée le 3 décembre 1868.

 

En 1848 la révolution éclata à Paris. Le roi et sa famille prirent la fuite pour rejoindre l'Angleterre et la république fut proclamée. La fabrication et le commerce se firent plus difficiles et le chômage s'installa dans la vallée.

 

Extrait de l'ouvrage : Münster im Gregorienthal de Julius Rahtgeber, historien et pasteur à Soultzeren 1874. Traduction B. Meistermann.

 

1Grégoire VII, moine toscan, connu aussi sous le nom de Hildenbrand.

2Au fond de la vallée d'Ampfersbach.

3Ferme du métayer d'une possession seigneuriale ou religieuse.

4A la sortie de Stosswihr, en direction de Soultzeren. Il n'y a plus de vestige à cet endroit mais le clocheton de la mairie aurait appartenu à cette chapelle.

5Le village des écossais.

6Montagne qui domine Munster.

7La ville de Colmar ainsi que la vallée de Munster étaient placés jusqu 'à la Révolution sous l'autorité spirituelle de l'évêque de Bâle. La zone d'influence de cet évêché s'étendait jusqu'au « Landgraben », frontière entre la Haute et la Basse Alsace.

8Gauthier de Géroldseck, père de Walther de Géroldseck évêque de Strasbourg.

9Mercenaires sans emplois (aussi appelés Anglais) de la Guerre de cent Ans recrutés notamment par Enguerrand de Coucy et qui envahirent l'Alsace.

10Ces troupes étaient notamment commandées par le dauphin, futur Louis XI à la demande de son père Charles VII.

11L'Alsace s'est révolté contre la bailli Pierre de Hagenbach et Charles le Téméraire.

12A Soultzeren il y avait jadis une source d'eau salée. Les vieilles personnes se souviennent encore qu'à la Soultzermatt, près du lieu-dit « Becks Mühle » existait une source qui se jetait dans le Thalbach. Celle-ci est aujourd'hui tarie. NB : la Soultzermatt se trouve à l'emplacement de l'actuelle ferme-auberge du même nom.

13Ces noms en ey furent remplacés parfois par ay.

14Littéralement forêt d'argent.

15Du verbe schmelzen : fondre.

16Alliance entre les dix villes alsaciennes, fondée en 1354, elle fut dissoute en 1679.

17Ecoutète ou chef d'une juridiction employé par une autorité supérieure pour diriger la population.

18Bailli impérial.

19Bourgmestre ou Maire.

20Rodolphe de Habsbourg apprend son élection alors qu'il était en train d'assiéger Bâle.

21A ne pas confondre avec son père Jean Rösselmann, son père, également prévôt de Colmar et qui défendit la ville contre Walther de Géroldseck évêque de Strasbourg.

22Serviteurs ou fonctionnaires communaux.

23Jean Daniel Schoepflin 1694-1771.

24Débat qui eut lieu entre les principaux chefs du mouvement réformateur et le théologien catholique Jean Eck à Leipzig en 1519.

25Cette bataille qui se déroula le 8 novembre 1620 non loin de Prague, opposa les troupes de Frédéric V, roi protestant de Bohême, commandées par Christian 1er d'Anhalt-Bernbourg à celles des forces impériales catholiques commandées par Tilly qui triomphèrent.

26Edit du 6 mars 1629 par lequel l'empereur Frédéric II souhaite assoir son autorité en confisquant les biens ecclésiastiques des protestants.

27Ou Paix de Passau, traité signé par Charles Quint en 1552 qui garantit la liberté de culte aux protestants.

28Ancienne résidence impériale de Vienne.

29Mise à sac de Magdebourg par les troupes impériales en 1631.

30Ou bataille de Breitenfeld en 1642 où l'armée suédoise battit l'armée impériale.

31Victoire des suédois sur les impériaux commandés par Wallenstein et mort de Gustav Adolf.

32Les Collectanées de Daniel Specklin, chronique strasbourgeoise du XVIème siècle.

33Aujourd'hui église Saint Mathieu.

34Les lorrains étaient alliés des impériaux.

35Lac Vert.

36Bernard de Saxe Weimar est un général de la guerre de Trente Ans qui fut d'abord au service des protestants et notamment du roi de Suède Gustave Aldolf. Ecarté par les suédois après la défaite de Nordlingen il se mit au service du roi de France.

37Alexandre de Bournonville, maréchal d'empire, originaire du brabançonnais, et au service de l'empire.

38Friedrich Wilhelm de Brandebourg de la maison des Hohenzollern.

39Cette maison se trouve à l'angle de la rue des Blés et de la Grand'Rue et la place à proximité porte aujourd'hui le nom de Place des Six Montagnes Noires. Le roi Gustav Adolf y aurait aussi logé quand il était encore prince.

40Aussi appelé Montabey.

41On appelle « Schlatten » les chemins de débardage ; jadis qui servaient schlitter le bois.

42Pendant la période où l'abbaye de Munster était sous la direction d'abbés français vivait à l'abbaye, au début du 18ème siècle, dom Calmet, historien célèbre. Il rédigea, entre autres, une chronique de l'abbaye de Munster. Dom Calmet, né en 1682 et mort en 1757 repose dans l'abbatiale de Senones.

43Allusion à Sturm und Drang, mouvement politique et littéraire allemand.

44André Hartmann est le fondateur de la dynastie des industriels Hartmann à Munster. Il arrive à Munster en 1783 et s'associe dans un premier temps avec l'industriel J. H. Riegé.

 

45Konstantin Pawlowitch Romanov.

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